Indécence

Par la fenêtre, j’aperçois six corneilles perchées à la cime des bouleaux encore nus. Leurs plumes gonflées résistent au gris de ce ciel pâle d’un dimanche d’avril. Mon regard se perd encore sur ce paysage printanier. Mes pensées s’envolent vers toi.

A quoi occupes-tu le peu de temps libre que tu t’octroies ? T’es-tu seulement aperçu que j’étais partie ?
Je souris à cette dernière question mais je m’inquiète pour toi. Pour nous aussi, un peu. Mais surtout pour toi. M’éloigner de toi en me réfugiant dans l’ancienne bergerie n’étant pas suffisant. Pas cette fois. Il me fallait mettre des kilomètres entre nous, entre ma trouille et la tienne. Ou l’inverse. Il fallait que je lèche mes plaies. Seule. J’avais besoin de rendre ma solitude plus distante qu’une trentaine de mètres de la tienne. La solution la plus pratique était de rentrer dans ma coquille. Là-bas. Même si y retourner, c’était risquer de m’enfouir sous des souvenirs puants. Je ne me rappelle pas avoir pensé à toi quand j’ai fui mais il me fallait partir. Oui, lâchement, j’ai déguerpi. Je nous ai fuis.
Et puis, il était hors de question que tu voies ces larmes couler, mon nez rougi par ces reniflements de môme perdue.

Depuis cinq ans, mon mois de mars est entaché de noir. Ces anniversaires endeuillés me ramènent à des pans de mon histoire que j’aimerais oublier. Crois-tu que la violence des coups reçus par une enfant peut rester contenue en elle ? Il m’arrive d’en être certaine. Au-dedans, ma noirceur enfouie peut reparaître suite à un trop-plein de stress mal géré. Dans ces instants-là, ma raison s’égare. Un sourire est capable de me brûler. Un mot, de m’entailler, profond. Aussitôt, je redresse mes boucliers, je renfile ma carapace en adamantium. Je n’entends plus rien. Même pas toi. Toi, si doux, si tendre. Si froid. Si passionné.
« Dis-moi, penses-tu vraiment que je sois une horrible personne ?
–    Qu’est-ce que c’est que cette question ? Horrible ? T’es dingue ? Tu es extra. Les autres sont des cons. C’est la vie qui est comme ça. »
Je suis extra ! N’importe quoi ! N’importe quoi ! N’importe quoi ! N’importe quoi ! Personne n’est extra et sûrement pas moi.
Il me l’a assez répété. Pendant des années. Suffisamment pour qu’il m’arrive encore de douter de moi. De me sentir incapable d’aimer. Incapable d’être aimée. Ne supportant pas de l’être, par peur que tout éclate.

« Tu te prends pour qui ? Pour une princesse ? Tu es une incapable, tu m’entends ? Incapable et incompétente. Tu n’arriveras jamais à rien ! » Tout en offrant mon sourire-cuirasse à cette folledingue hystérique qui m’insultait haut et fort, ce sont ses mots à lui que j’entendais. Les mots qu’elle utilisait, c’était ses mots à lui. Incroyable.
La vrille de mars était amorcée. « Tu es extra ! » Impossible ! Non, impossible ! Je ne peux pas te sembler extra, moi ! Moi ? Conneries ! J’étais incapable d’écouter tes mots-caresses, ceux de mon géniteur avaient refaits surface. Et avec eux, ses coups.
Je n’écris pas pour toi, homme-loup, tu sais ? J’écris. Quelque fois, c’est un réel plaisir. D’autres fois, une véritable torture. La preuve. S’il m’est arrivé de conter certains passages de mon enfance, encrer une des scènes les plus noires de mon adolescence, c’est la revivre avec une acuité toujours aussi vive malgré les années, alors, j’évite. Ou pas.

Les corneilles se sont envolées. J’ai bu trop de café. Je fumerais bien une clope. Leonard Cohen chante Hallelujah. Mes larmes ont séché. Tu me manques comme jamais. Bizarrement, cette violente confrontation avec mon géniteur ne figure dans aucun de mes journaux intimes. Le crois-tu ?

C’était un jour de soleil. J’allais grimper les escaliers qui menaient à ma chambre. J’avais refermé la porte sur une de ses remarques cruelles et déplacées. Comme d’habitude.
A-t-il entendu les mots que j’ai prononcés à voix basse en réponse à ses horreurs ? Encore aujourd’hui, je me pose la question.
Après avoir rouvert la porte des escaliers, il m’a retenue par la cheville. Les premiers coups de poing sont tombés, j’ai lâché la rampe. Cette fois, comme beaucoup d’autres, je n’avais pas été assez rapide. Par contre, ce jour-là, je ne l’avais pas provoqué. Ouais, il m’est arrivé de le provoquer. Tant que son envie de m’anéantir me frappait, il ne cognait pas maman. Et puis, ça me donnait l’impression d’exister à ses yeux.

J’ai réussi à m’échapper. La table de cuisine m’a servi de bouclier pendant quelques minutes. Le temps d’en faire le tour dans un sens, puis dans l’autre. Le temps de me ruer sur le tiroir du buffet, de l’ouvrir et d’y saisir le grand couteau de cuisine. Je l’ai pointé aussitôt vers lui, stoppé net dans sa course. Pas longtemps. Ivre de rage et bourré d’alcool, il a repris ses insultes en avançant vers moi. Nous nous sommes retrouvés devant la maison, dans la cour. En face, dans la sienne, le voisin ne loupait pas une seconde de ce spectacle gratuit. A aucun moment ce connard n’est intervenu.
« Qu’est-ce que tu attends ? Vas-y, plante-moi ! Vas-y ! Plante ton père ! Vas-y ! T’en es pas capable, hein ? Allez ! Viens ! Plante-moi, viens ! »

Et ce soleil qui brillait, qui brillait. J’étais dans une rage mortelle, coincée entre la table du salon de jardin et les escaliers en pierre de l’entrée. Il me bloquait l’accès à la seule voie par laquelle j’aurais pu m’échapper. Il ricanait dans son tee-shirt orange puant la sueur.
« Alors, tu fais moins la fière, là, hein ? Allez ! Plante-moi ! »
D’un coup, il a de nouveau bondi sur moi. J’ai retourné la lame sur moi. A deux mains, je l’ai tenue sur mon ventre. Il a stoppé sa course, incrédule.
« Tu fais un pas de plus et je me plante, tu m’entends ? C’est moi que je plante ! Un pas de plus…»
Il a reculé, ouvert la porte de la cour et l’a claqué. BAM !
Plus jamais il n’a levé la main sur moi. Ni sur maman. Il a continué à boire et à exciter ma sœur et mon frère pour qu’ils me frappent. Quand ils réussissaient. Ce qui était rarissime. Trois ans après cet épisode, je quittais cette famille. Mon sang. Ma honte. Ma faille.

« Tu es une super nana qui doit faire des ravages. »
Bordel ! Le seul que j’ai envie de ravager, c’est toi. Ouais. Autant que tu me tourneboules le cœur, la raison et l’âme. Ce serait plus facile de disparaître à jamais, peut-être. D’aller mourir ailleurs. Tous ces jours où j’étais à terre, j’y ai songé. Ce serait si simple. Si fade mais si simple.

Et voilà Leonard Cohen qui chante I’m your man. Je souris à l’ironie de la vie. « If you want a partner Take my hand Or if you want to strike me down in anger Here I stand I’m your man » Moi aussi j’aimerais être ton homme. Oui, je sais… Quelle insolence. Quelle indécence. Quelle folie. Mais quoi ? C’est long sans toi.

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