MÉCHAMMENT BEAU et CRUEL : LE VERTIGE DES FALAISES de GILLES PARIS

Avec Le vertige des falaises, roman méchamment beau et cruel, Gilles Paris aborde à nouveau l’un de ses thèmes favoris, l’enfance. A une différence près : ici, l’héroïne est une adolescente âgée de 14 ans. Ce qui, pour cet auteur, est une première.

Mise en abîme et chant choral.
Gilles Paris a choisi d’isoler les membres de cette famille sur une île inconnue où chacun cache ses secrets derrière des murs transparents et froids.
L’écrivain a posé son histoire sur l’Île où règne depuis plus de trente ans une famille très riche, les Mortemer. Ils vivent en haut des falaises, à Glass, une très grande maison toute en  verre et en acier construite par Aristide, le grand-père architecte, sur un terrain qui appartenait à la famille d’Olivia, sa femme.
Leur fils, Luc, s’est marié à la belle et intelligente Rose qui est venue s’enfermer avec eux. Devenu père de Marnie, Luc a fini par quitter sa femme, sa fille et l’Île pour partir habiter sur le Continent et voyager à travers le monde. Mais que s’est-il passé derrière ses murs vitrés ?

Au fil des pages, le lecteur découvrira que cette famille n’est pas aussi lisse que les murs de Glass. Elle cache beaucoup de secrets. Ceux-ci seront révélés par Olivia et Marnie Mortemer et quelques personnages secondaires.
Olivia est née sur cette terre sauvage dont elle connaît tous les habitants. Certains lui obéissent par amour ou par respect, tel le médecin ou le curé. D’autres accepteront de l’argent pour se taire et oublier certains faits.

A 14 ans, rousse à la peau blanche, Marnie vient d’enterrer son père et veille sur sa mère qu’elle adore, Rose souffre d’un cancer inéluctable. Gamine sauvage, Marnie n’obéit à personne, – et surtout pas à Prudence qui sert aveuglément la famille –. Elle ne sourit jamais et fugue régulièrement, au grand plaisir de sa grand-mère Olivia qui l’aime par-dessus tout.
Marnie aime passionnément l’Île qu’elle connaît par cœur pour l’avoir parcourue en baskets ou pieds nus. L’adolescente n’imagine pas vivre dans un autre endroit, même si elle rêve de visiter le Continent. Pourtant, elle s’y rendra avec Vincy, l’adolescent qui l’attire et dont elle ne sait que faire.
Marnie semble vivre dans son monde, à l’écart de tous et de tout, sauf de sa mère et de l’Île. Et c’est bien là tout l’astuce de Gilles Paris : aveuglé le lecteur en ayant créé un personnage aussi flamboyant que sa chevelure ; une adolescente insolente, avide de vivre alors qu’elle est entourée d’adultes qui meurent les uns après les autres. Marnie la rousse indomptable qui n’est peut-être pas aussi innocente que certains pourraient le croire.

Le vertige des falaises est l’un des romans les plus aboutis que Gilles Paris ait jamais écrit. Mais gageons que l’auteur de Au pays des kangourous, L’Eté des lucioles et du best-seller Autobiographie d’une courgette (adapté au cinéma par Claude Barras, Ma vie de courgette) n’a pas dit son dernier mot !


Extrait (p.9 à 10)

Marnie

Papa est mort. Je devrais avoir du chagrin, je n’en ai aucun. J’irais bien jouer avec Jane, mais la main baguée de grand-mère Olivia m’emprisonne. Le vent, lui, me décoiffe, et des mèches rousses me rendent aussi aveugle que Jane. Je ne vois plus le trou béant dans lequel deux costauds de l’Île font descendre le cercueil d’où papa ne s’enfuira plus. Il n’aurait pas aimé être mort de son vivant. J’entends leurs efforts, ce lit en bois qui cogne sa nouvelle demeure sur laquelle nous allons lâcher une poignée de terre. Tout comme il y a un ana, après la mort de grand-père Aristide. Ils sont enterrés l’un près de l’autre comme deux amis qu’ils n’étaient pas. C’est comme ça dans la famille. On ne pense jamais à haute voix, sauf au bord des falaises, là où le vent emporte tout. Je retiens mes mèches, ramasse de la terre rouge et la jette sur le bois vernis. Olivia retire vivement sa main. La bague m’a griffée, je saigne un peu. Les larmes glissent sous ses lunettes, ses rides les retiennent. Elle vient de perdre son fils qui n’aimait que les casinos, les voitures de sport, et les jolies femmes. Je répète juste ce que j’ai entendu derrière les portes. Le vent se lève comme toujours sur cette Île, la terre tourbillonne au-dessus du cercueil. Olivia tremble. Je ne sais pas si c’est le chagrin ou le climat changeant de l’Île. Elle salut de la tête Géraud le médecin, et Côme le curé. Elle ne se risquera pas à les embrasser. Chez les Mortemer, on garde ses émotions pour soi. Elle vient d’attraper mes doigts, sans s’y accrocher cette fois, comme lors de nos promenades le long des falaises. On remonte lentement l’allée du cimetière, la maison des morts avec toutes ces tombes grisâtre où ont été ensevelis des hommes, des femmes et des enfants que je n’ai pas connus et pour lesquels je ne ressens rien. Tout comme avec grand-père et papa. J’ai mes raisons. Olivia s’appuie sur mon épaule et fait peser son grand âge. En un an elle a perdu un mari et un fils. Je serais presque heureuse de rentrer à la maison si maman n’était pas malade. On n’a pas besoin des hommes. Ils n’apportent que du malheur.

Le vertige des falaises, Gilles Paris, éditions PLON, 240 pages 16,50 €
En librairie le 6 avril 2017

Pas de commentaires

Poster un commentaire