FUGITIFS DE CHRISTOPHER SORRENTINO  

Avec Les fugitifs, Christopher Sorrentino installe avec subtilité une atmosphère qui passera de la quiétude à l’étouffement. L’intrigue de son roman se déroule à Cherry City, une petite ville du Nord Michigan, en hiver.

Christopher Sorrentino a choisi la mise en abime pour dérouler son intrigue. Au travers de trois personnages qui, de par leur métier, sont passés maîtres en manipulation de la réalité – un romancier new-yorkais, Sandy Mulligan ; une journaliste, Kat Danhoff ; un conteur de légendes indiennes, John Salteau – l’écrivain interroge le lecteur. A quel moment les histoires que l’on raconte aux autres deviennent des histoires que l’on se raconte à soi et auxquelles on croit au point de ne plus savoir qui on est ?
Les fugitifs est le tableau d’un lieu, d’une époque. C’est un dialogue sous-jacent entre les protagonistes mais aussi entre les personnages et le lecteur. Un parallèle entre les légendes amérindiennes et l’époque contemporaine.

Les fugitifs est un roman qui pourra en dérouter certains, habitués qu’ils sont à moins de virtuosité, à des ficelles grosses comme des cordages de paquebot. C’est justement la complexité des personnages et l’univers proposé par Christopher Sorrentino qui a réussi à me happer jusqu’à la dernière ligne. Qui a commis ce meurtre, comment, pourquoi ? Car oui, un crime va être commis à Cherry City qui entraînera l’explosion des apparences derrière lesquelles se cachent Mulligan, Danhoff et Salteau.
Les fugitifs est une spirale infernale. Un roman ingénieux et original. Puissant.
Bravo à la traductrice, Julie Sibony !

Christopher Sorrentino, fils de l’écrivain Gilbert Sorrentino, est né en 1963 et vit à New York. Après Transes (Sonatine Éditions, 2012), Fugitifs est son deuxième roman.


Extrait (p. 323 à 325)

Il était un peu plus de dix heures, d’après le radio-réveil sur la table de chevet, et j’étais encore au lit, regardant distraitement, Kat s’habiller. J’éprouvai une vague jalousie alors qu’elle plongeait la main dans son énorme valise pour en sortir un pantalon en velours rouille à rayures bordeaux ainsi qu’un pull en cachemire beige ; je n’étais pas seulement jaloux de ses vêtements propres (les miens avaient passé la nuit en boule sur la moquette), mais des millions de pièces de puzzle subtiles, de la vie qui voyageait dans cette valise, de toutes les breloques que les femmes accumulaient et gardaient, et par où commencer pour réussir à reconstituer l’ensemble ? Pourquoi les gens comme moi, qui n’avaient jamais daigné apprendre une langue étrangère, à qui il ne serait jamais venu à l’idée d’étudier l’art floral ni de reproduire avidement des parties d’échecs historiques, qui ne rêvaient jamais de maîtriser le deltaplane ni l’ébénisterie, persistaient-ils à s’attaquer à la tâche monumentale et décevante d’essayer de déchiffrer les autres ? Et toujours commencer par les pièces les plus crues du puzzle : qui d’autre t’a déjà vue enlever ce pantalon et le remettre ? As-tu déjà perdu une de ces boucles d’oreilles dans le lit de quelqu’un ? Que dit ton mari quand il jouit ? L’attirance et ses contrariétés. Un compromis, songeai-je en admirant le galbe du cul de Kat dans sa culotte blanche toute propre. Elle se retourna et surprit mon regard.
« Tu veux que je te présente une de mes amies aujourd’hui ?
— Pourquoi pas. Mais… ajoutai-je en désignant le réveil. C’est l’heure des contes.
— Si tu y tiens.
— C’est toi qui écris un papier sur lui. »
Elle enfila le pantalon de velours, qui lui allait comme s’il avait été fait sur mesure, et vint s’asseoir à côté de moi sur le lit.
« Tu ne m’as jamais dit ce que tu avais appris de nouveau, au fait.
— Tu ne m’en as pas laissé l’occasion.
— C’est ça, c’est ma faute. Alors ?
— Pas grand-chose. J’ai discuté avec lui l’autre jour. Il m’a confirmé certains trucs que je t’avais dits.
— Très bien. Et donc ?
— Il m’a demandé où tu étais.
— Moi ? C’est bizarre.
— Il t’avait remarquée. Faut dire que tu es assez remarquable. En plus, il est persuadé que tu es indienne. »
Une étrange expression passa dans son regard.
« Quoi, fis-je.
— Il a raison concéda-t-elle. Et alors ?
— Alors rien, j’imagine. C’est plutôt moi qui étais surpris.
— Tu voudrais que je porte une étoile, ou quoi ? »
Elle secoua la tête, écarta les cheveux de son visage. Nous restâmes un long moment sans rien dire.
« Attends une seconde, reprit-elle. Pourquoi il te pose la question à toi ?
— J’en sais rien, répondis-je avec un haussement d’épaules. Il a dû nous voir ensemble, je suppose. Enfin bref, je lui ai dit que tu t’intéressais à lui.
— Purée… comme si j’avais besoin d’un Indien à mes basques.
— Non, rectifiai-je, je lui ai dit que tu étais journaliste et que tu avais envie d’écrire un papier sur lui.
— Alexander, tu n’as pas fait ça ? Merde. »
Elle se leva et se mit aussitôt à fourrer des choses dans son sac à main.
« Pourquoi ? demandai-je. C’est venu dans la conversation.
— Habille-toi si tu comptes m’accompagner. »

Fugitifs, Christopher Sorrentino, Sonatine éditions 528 pages 14,99 €
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony

Pas de commentaires

Poster un commentaire