Cache-cache

Deuxième Partie (extrait)

THE LOVESICK MAN

2016 – 2017

Chapitre 4
Cache-cache

 

Les escaliers ne sont pas très éclairés et les marches vieilles et irrégulières. Rien à voir avec le restaurant au cadre Narniesque où ils étaient attablés quelques minutes plus tôt. Un verre de Bourgogne à la main, elle grimpe devant lui en se demandant s’il en profite pour mater ses fesses. Cette pensée lui provoque un sourire. Elle patiente sur le palier avant qu’il ne passe devant elle et entrebâille la porte en chêne. Ils avancent ensuite dans couloir, longe une salle de bains où trône une baignoire ancienne. Étrange. Son compagnon de soirée lui demande ensuite d’ouvrir les portes d’une vieille armoire et d’y pénétrer. Elle se retourne vers lui, amusée.
— C’est ta nouvelle façon de…?
— Pousse le fond de l’armoire, Lalli. Obéis pour une fois. Je te suis.
Intriguée, l’écrivain s’exécute. Un air de folk psychédélique est diffusé en sourdine dans la pièce du XIXe siècle qu’elle découvre avec ravissement. Love me, someday… Jesse Sykes & the Sweet Hereafter.
Courant le long des murs, se devinent des étagères de tailles diverses, croulant sous de nombreux livres. Des tapis persans recouvrent ici ou là un plancher de chêne dont les lames usées ont dû supporter de nombreux pas. Deux lustres anciens sont accrochés au plafond orné de moulures de plâtre. Des fauteuils et des chauffeuses Napoléon III sont disposés de part et d’autre d’une table basse et d’un guéridon en acajou. Deux canapés aux coussins de velours rayés vert pâle et orangé font face à une cheminée en serpentine verte aux tons profonds et aux jambages délicatement cannelés et légèrement galbés. Devant la plaque en fonte représentant Diane et son amante Calisto brûle un feu aux longues flammes jaunes. A sa droite, deux fenêtres donnent sur la cour où, en se penchant, elle aperçoit des gens dîner à la terrasse du restaurant voisin de celui qu’ils viennent de quitter. Un peu plus loin dans l’angle, un immense miroir dans un cadre à écoinçons et mascarons en bois doré reflète leurs silhouettes nimbées de la lumière tremblotante de bougies. Son compagnon est vêtu d’un costume bleu marine très chic. Le col de sa chemise blanche est fermé par une cravate aux motifs fins rouge et or. Elle porte une jupe noire, un chemisier sobre et des Louboutin.
Il s’assoit sur l’un des canapés et pose son verre de Bloody Mary sur la plancher. Elle remarque alors ses chaussettes rouges.
— Raconte-moi…
— Que je te raconte ?
 — Il a repris contact, non ?
— Oh ! Tu me surveilles ?
— Toujours.
— Alors, tu en sais autant que moi. « Me voici de retour. Il n’est jamais trop tard, même pas quand tout se passe sans et de moi. »
— Et maintenant ?
— Je suis dans ce salon hors du temps en compagnie de mon éditeur préféré. Tu portes toujours des chaussettes rouges quand tu es en costard ?
— Ne change pas de sujet.
— Tu es intéressant comme sujet.
— Lalli…
— Tu penses savoir beaucoup de moi pour m’avoir lue, écoutée…
— J’aime tes fêlures. Celles que les autres ne connaissent pas.
— Chut.
— J’aime quand tu te défends.
— Chut. 
Je peux ?
— Tu me demandes si tu peux… J’aime. Toi, tu peux tout. Tout.
— OK. Je vais dénouer ta cravate.
— Non ! Si tu touches à ma cravate, je te mords.
Elle rit. Il la dénoue et la lui jette.
— Enlève tes chaussures.
— Quoi ?
— On dit comment.
— Comment ?
— Enlève tes chaussures… et tes chaussettes. Tu adores te balader pieds nus sur les planchers. Allez… je ne vais pas te forcer.
— Me forcer ? Moi ? Je n’ai rien à prouver.
Elle le regarde dénouer ses lacets, retirer ses chaussettes comme un enfant. Elle le lui dit. Il les lui balance au visage, se relève d’un bond et s’approche jusqu’à l’attraper et la coller au mur.
— Comme un enfant ?
Sa question, tout contre sa bouche, sa façon de la tenir, leurs mains entrelacées à hauteur de sa tête, son sourire sur ses lèvres, le bleu de ses yeux… Lalli le désire. Oui, elle a envie qu’ils poursuivent ce jeu.
— Je parle de ta…
Il goûte ses lèvres, sans façon, et commence à retrousser sa jupe avec une rage mesurée. Elle le repousse, passe derrière lui et le mord au cou en plaquant son ventre à son cul.
— C’est vrai, tu mords quand tu fais l’amour.
Que sait-il d’autre ? Beaucoup et si peu.
— Toi aussi. Je le sais. Je le sens.
Il lève la main, saisit sa nuque et rapproche son visage du sien. Elle suce ses doigts qui passent par là et l’entraîne sur le canapé. Sans qu’il résiste, elle déboutonne sa chemise, lui ordonne d’enlever son pantalon et son boxer. Effronté et joueur, il attend la suite. Lalli le pousse à nouveau en l’embrassant et mordant ses lèvres. Il ouvre son chemisier, dégrafe son soutien-gorge avec dextérité et dézippe la fermeture de sa jupe qui glisse au sol.
— Egalité.
— Tu ne portes pas de bas.
— Ce n’est pas mon truc. Mais je reconnais que cela te va à ravir. J’aime tes jambes…
— J’aime ton joli cul. Je vais te prendre comme j’en ai envie.
— Qu’imagines-tu ? Que vas-tu me faire ?
— Te contraindre à subir… T’aider à lâcher prise. Te faire l’amour pendant des heures. Utiliser ta cravate pour attacher tes poignets.
— Oui…
— Tu as dit oui.
— Oui. Dès que je réussirai à me détacher, j’abuserai de toi et te rendrai la pareille.
— Même pas peur.
Il est assis, les poignets attachés devant lui, la chemise ouverte. Elle le regarde, excitée par le feu de son regard. Agenouillée sur le plancher, sa langue lèche l’intérieur de ses cuisses avec une lenteur qu’elle lui sait exaspérante, jusqu’à goûter ses couilles, remonter et redescendre le long de sa hampe. Il frémit. Un peu. Lalli mordille ses cuisses et saisit sa queue. Douce et chaude. Il frissonne. Quand elle prend son gland en bouche, il soupire et saisit ses cheveux.
— Je crois que ma queue n’a jamais été aussi dure.
De longues minutes plus tard, elle l’allonge et le chevauche. Elle s’aplatit sur lui et tout contre l’oreille lui murmure qu’elle va enfoncer un doigt en lui. Pour commencer.
— Qui va tuer l’autre, Norbert ?

Norbert ?! Lalli se réveille en sursaut, étonnée de s’être assoupie. A ses côtés, cul par-dessus tête, git un roman vaguement parfumé rose par un écrivain qui roule pour une maison d’édition spécialisée dans les romans d’amour depuis 1949.
La chick lit et ses romans sans épices ! Au moins, celui-ci aura réussi à me plonger dans un rêve éro… Norbert ! Norbert aurait un si joli cul ? Norbert ? Mon Norbert et ses yeux bleus ? Et ce parfum… Il… Les poignets liés ? NORBERT ? Norbert… Sérieux ! Lalli ! Reprends-toi !
Un coup d’œil à son portable lui permet de vérifier qu’elle n’a ni loupé la sonnerie de son réveil ni reçu de message privé de Twitter.

The Lovesick Man l’avait prévenue qu’il sortirait ce soir sans son téléphone. « Vous ne pourrez pas me joindre après 11 heures. N’oubliez pas de m’envoyer un indice. » Elle irait donc à lui seule, dans ce quartier parisien dont les rues ne lui étaient pas familières. Inventer ce jeu de piste parisien les avait amusés.
Ils devaient se retrouver dans un bar à whisky, coloré et animé. Rue Daunou. L’horaire imprécis de leur rencontre – entre 18 et 21 heures – ressemblait à celui des rendez-vous fixés par des techniciens Enedis. Après ce bar, il lui avait promis de l’emmener dans un lieu secret qu’il avait envie de lui faire découvrir.

Ce matin, très tôt, Lalli s’était redressée. Assise sur le lit, elle avait réfléchi à ce qu’elle allait porter pour cette entrevue clandestine. La lumière grisée qui pénétrait à travers les voilages de l’unique fenêtre éclairait à peine sa chambre d’hôtel, ce qui lui avait laissé présager des températures extérieures hivernales. Elle avait opté pour des bottines à talons et un jeans bootcut. Et s’était rendormie.

Il est encore bien trop tôt pour se rendre à ce rendez-vous, une douche la réveillera. En passant devant, elle monte le thermostat à 25°C.
La salle d’eau est entièrement carrelée écru, chic et sobre. Le pommeau de douche sort de l’angle opposé à la porte, aucun bac. Les serviettes de bain sont disposées sur l’étagère qui surplombe les toilettes, sur la gauche. En face, surmontée d’un miroir arrondi, la vasque du lavabo imite à la perfection un marbre usé et fendillé. Seul point faible et possiblement dangereux, la prise électrique. Se sécher les cheveux dans cette pièce exiguë après y avoir pris une douche, les pieds nus dans une pellicule d’eau, doit revenir à programmer son suicide par électrocution. Pour l’heure, Lalli n’a aucune envie de mourir. Ses nerfs et ses sens sont excités à l’idée de rencontrer physiquement celui avec qui elle correspond depuis de si nombreux mois.

Elle rouvre la porte de la salle d’eau et, nue, commence à sécher sa longue crinière devant le bureau. A son arrivée, le réceptionniste lui avait confié un sèche-cheveux. Tout le temps de sa montée vers le deuxième étage où se situait la chambre, elle avait ri, seule dans le minuscule ascenseur. C’était bien la première fois qu’on lui refilait un séchoir de main à la main. Mais qu’est-ce que c’était que cet hôtel 3 étoiles où une vieille dame tapie dans un fauteuil Louis XIV vous expliquait qu’ils étaient volatils ?
Lalli pouffe à nouveau. Puis, revenant sur ses pas, elle relève ses cheveux à la va-vite avec un élastique, hydrate sa peau d’un lait parfumé à la figue verte et au jasmin avant d’opter pour un léger maquillage.

Elle s’habille, glisse les bagues à ses doigts et s’assoit sur le lit après avoir chaussé ses boots rouge grenat. Couleurs ou N&B ? Deux shoots et un clic. Son correspondant doit maintenant détenir les indices qu’elle a choisis de lui envoyer. Elle l’imagine regarder les mains de toutes les femmes du bar américain ou pencher la tête pour reluquer leurs chaussures en se demandant s’il va s’adresser à la bonne personne. Cela lui provoque un nouveau rire.
Bon, inutile de rester ici à regarder les heures défiler. Pourquoi ne pas aller se balader dans ce quartier du vieux Marais ? Observer les gens en imaginant leur vie, grignoter un plat dans une brasserie, y lire ou y écrire. Ou déjeuner et papoter avec un ami écrivain ? Et savourer tous ces instants qui la rapprochent de cet inconnu. Sera-t-il enfin au rendez-vous ?

Avant de sortir, Lalli griffonne des mots sur un vieux cahier de brouillon.
Je t’écris des lettres que je garde pour moi. Est-ce que tu me désires encore ? Bien sûr que non ! Me désirer moi, quelle idée ! Comment même puis-je y songer ? Aujourd’hui, le soleil peine à jouir… Ces mots, tu ne les liras pas. Je ne les posterai pas. Ces mots se tuent… Moi aussi.
J’ai perdu ma plume… La nuit est sans lune et, dans la cuisine, personne ne bat le briquet… Ce soir, je boirai un Smokehead pour oublier tout ce que je n’ai pas écrit… Je n’aimerais pas perdre la mémoire et que disparaissent certains souvenirs. Surtout ceux qui n’existent pas en corps. Beaux sont les mots qui se transforment en caresses, douces et sauvages. Sensuelles et épicées. Comme un Bloody Mary.

 

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