Indécence

Deuxième Partie

THE LOVESICK MAN

2017 – 2018


9. Indécence

Ferme d’Ovčara, 20 novembre 1991
Le convoi du Comité International de la Croix Rouge qui devait évacuer l’hôpital avait été bloqué avant le pont par le colonel Šljivančanin. Accompagné par un interprète, le personnel du CICR avait dû se contenter de sa réponse : « Ici c’est la Yougoslavie et c’est moi qui commande ! »
Deux soldats de la JNA égrenaient une liste de « suspects de crimes de guerre ». Les blessés ainsi nommés étaient dirigés vers des camions militaires par la sortie arrière de l’hôpital. Lobanov en compta deux cent soixante. Dont deux femmes.
« Aucun Oustachi ne doit quitter Vukovar vivant ! » gueula le colonel Mrkšić.
Et il vient d’ordonner à ses hommes de quitter les lieux en laissant les prisonniers aux mains des paramilitaires. Pourquoi ?
La veille au soir, alors que des observateurs internationaux devaient superviser l’évacuation de l’hôpital selon l’accord signé qui avait été signé, Šljivančanin avait procédé à la séparation des hommes d’avec les femmes et les enfants.

Il était 10h30.
Quand les camions démarrèrent, Piotr choisit de suivre le convoi. Il courut à la moto qu’il avait dissimulée derrière un pan de mur à quelques centaines de mètres de l’hôpital. Il avait volé l’engin à un membre de la brigade motorisée de la garde de la JNA. La rumeur voulait que cette brigade soit l’élite de la JNA mais, même sélectionné avec soin et surentraîné, un homme baisse son attention quand il a besoin de pisser.
Ils roulèrent pendant 10 kilomètres et arrivèrent au village de Grabovo. Les camions le traversèrent et cahotèrent jusqu’à des bâtiments avant de disparaître de sa vue. Quand il arriva à sa hauteur, Lobanov déchiffra le panneau de signalisation routière : Ferme Ovčara.
D’abord grimpé dans un arbre distant d’une centaine de mètres, l’homme aux cheveux noirs observa la suite avec des jumelles.
Un à un les prisonniers descendaient des camions et étaient battus à coups de crosse de fusil pour qu’ils pénètrent dans un bâtiment de stockage. Après avoir été privés de leurs vêtements mais aussi de leur argent et leurs bijoux.
Toute la journée, les prisonniers furent tabassés par des bâtons, des chaînes, des battes de baseball. Planqué dans un des arbres jouxtant la grange Piotr Lobanov persista à espionner les scènes de tortures sans intervenir. Les hurlements de douleur des détenus mettaient ses nerfs à rude épreuve. Huit furent libérés, cinq autres tués au pistolet.

Au coucher du soleil, deux captifs avaient été battus à mort. Leurs corps sanglants et disloqués avaient été traînés dans la cour par les deux femmes sous les rires et les insultes des Šešeljevci. Puis, Mrkšić ordonna à la police militaire du JNA de quitter les lieux. Par groupe de 10, les prisonniers furent alors acheminés dans un des camions vers la forêt voisine. Quand le staccato des AK-47 et le bruit d’un moteur qu’il reconnut lui parvinrent aux oreilles, Piotr n’eut plus aucun doute : les paramilitaires les abattaient avant de les enterrer avec un bulldozer. 15 à 20 minutes séparaient un aller d’un retour. Les voyages s’enchaînèrent.
Vers 20 heures, les deux femmes avaient été violées par six paramilitaires. Ils avaient forcé la plus âgée à regarder les horreurs qu’ils pratiquaient sur la plus jeune. Ensuite, celle-ci avait été contrainte de regarder les tortures que subissait… sa mère.
A 22 heures, ce soir-là, les derniers prisonniers furent tués à l’extérieur du bâtiment… Sadiques, les Tigres d’Arkan obligèrent les deux femmes à s’entretuer au couteau.
—   Lalli chérie, explique-moi comment Piotr peut se retrouver à Vukovar alors qu’il n’est censé arriver en Bosnie qu’en mars ou juin 92 avec la FORPRONU ?
—    Mais dis-moi, Norbert, tu sais lire ? C’est un roman… Je vais trouver comment l’amener là-bas plus tôt. C’est important…
—    Mon écrivain adorée, ajoute des scènes de viols. Tes lecteurs vont adorer.
—    Norbert ?
—    Oui ?
—    Je te merde.
—    Je t’aime.

Ils étaient allongés dans le jardin. Le ciel d’août était dégagé et noir. Par instant, au travers des étoiles, un satellite passait droit et mécanique. Ou un avion filait vers une destination inconnue, les ailes et la queue clignotantes. Tout le côté gauche  de son corps ressentait la chaleur dégagée par celui de Julian qui fumait un cigare à ses côtés, en silence. Les cigales ne chantaient plus même si la température avoisinait encore les 25° Celsius.
Un vent léger caressait les feuilles des arbres voisins et sa peau nue. Ils avaient bu du vin à s’en étourdir la tête. Surtout elle. Soudain, la voix grave de Julian s’éleva dans l’air de la nuit :
—    Dans la maison Karaman, ils avaient réduit en esclavage neuf jeunes filles… Elles étaient régulièrement violées. La plus jeune n’avait que 12 ans…
Son élocution était lente, sa voix posée.
—    …
—    Le Partizan Sport Hall était une bâtisse blanche située non loin de la mairie… 72 femmes y ont été enfermées. Au moins. Dont des adolescentes de 13/14 ans… Foča est située à 75 kilomètres de Sarajevo. C’est une des premières villes à avoir subi les extrémistes… Nettoyage ethnique… L’un de ces criminels battait ses victimes à coups de manches de pioches… Toutes ces femmes étaient musulmanes… Le chef de la police locale avait été nommé par les activistes. Il contrôlait le centre de regroupement des femmes promises au viol collectif… Elles étaient enlevées, battues, violées et tuées quand elles ne se retrouvaient pas enceintes. Ou vendues comme esclaves pour une centaine de marks…
—    …
—    Certaines musulmanes étaient détenues au lycée Kalinovik ou chez des particuliers, dans les villages voisins. Torture physique et psychologique permanente… Les jeunes filles et les femmes qu’ils violaient, torturaient et humiliaient n’avaient pas d’autres choix que d’obéir à leurs bourreaux. Celles qui tentaient de se rebeller ou de se soustraire étaient battues et violées devant les autres… Aucune possibilité d’évasion. Torturées et violées pendant des mois. Certaines jusqu’au début de l’année 1993… Elles étaient réveillées en pleine nuit pour être sélectionnées de façon sadique et perverse et passaient ensuite de main en main jusqu’au quartier général. Leurs violeurs étaient d’anciens voisins. Ou d’anciens camarades d’école… Certaines victimes ont eu les seins lacérés, d’autres ont eu des symboles humiliants tatoué au fer rouge sur le visage, d’autres encore ont été crucifiées ou brûlées vives… Parfois les deux.
Lalli le sentit qui commençait à trembler.
—    Les forces serbes étaient aussi sadiques avec les hommes musulmans qu’ils obligeaient à pratiquer des actes sexuels sordides sur leurs congénères. Des prisonniers furent contraints d’arracher les testicules d’autres avec leurs dents… Ils étaient tués pour des motifs dérisoires tels que n’avoir pas chanté assez fort les chants nationaux serbes… Ils leur taillaient une croix au couteau sur la poitrine avant de les égorger.  Ou de les brûler à mort. Ou de les tuer avec des haches, des tronçonneuses. Ou de les fusiller à bout portant… Ils les étendaient par terre et les écrasaient de leurs bottes, en sautant sur eux depuis des marches ou des toits. Ou leur roulaient dessus avec leurs camions. Devant leurs fils, leurs filles ou leurs femmes… Des nez, des doigts et des oreilles étaient coupés, des yeux arrachés. Ils les obligeaient à les manger… Ils prenaient un plaisir sadique à frapper les musulmans aux testicules avec des barres en fer. Pour qu’ils ne puissent plus jamais avoir d’enfants… Ils obligeaient les pères à enculer leurs fils ou les frères à violer leurs sœurs ou leurs mères. Ils violaient les filles devant leurs mères… Comme ces deux fillettes de 7 et 13 ans violées par 20 tchetniks, jusqu’à leur mort… Les prisonnières musulmanes étaient violées 10 fois par jour… Certaines étaient relâchées quand elles étaient enceintes et ne pouvaient plus avorter… D’autres âgées de 9 à 15 ans étaient vendues pour la traite des blanches… Violer et tuer des musulmanes était bon pour le moral des combattants, c’est ce qu’on répétait à ces bourreaux… Ils écrasaient leurs cigarettes sur les seins ou les vagins. Ou utilisaient des aiguillons chauffés à blanc. Ils enfonçaient des bouteilles de bière d’un demi-litre dans le vagin des jeunes filles et ensuite les cassaient… Avec les femmes âgées, ils usaient de couteaux… Ils obligeaient certains prisonniers à boire de l’huile de moteur usagée ou leurs enfonçaient un tuyau dans l’anus en laissant l’eau jaillir à pleine force jusqu’à ce que ces hommes meurent en éclatant… En premier ils avaient tué les médecins et les intellectuels…
Et Julian se tut.
Une pluie d’étoiles filantes stria le ciel.
—    Les Perséides… J’ai dû la tuer, Lalli… Cette môme. Ils… massacrée… Abrég… souffrances.
Sa voix grave. Brisée.
Lalli devina ses pleurs silencieux.
Elle se redressa sur un coude, prit appui sur sa paume et se coucha sur lui, à califourchon. Sans dire un mot, l’écrivain enlaça son Loup et posa sa joue contre sa poitrine. Pendant de longues minutes. Il finit par enfouir ses mains dans l’épaisseur de ses cheveux longs.
Alors qu’elle s’était redressée et se penchait pour l’embrasser, Julian caressa ses jambes nues, de ses chevilles à ses hanches. Leurs gestes étaient lents, empreints de douceur.
Toujours avec délicatesse, Lalli baisa son front, ses tempes salées, ses paupières humides, ses pommettes. Puis, les deux mains en coupe autour du visage mal rasé de son amant, elle approcha sa bouche de ses lèvres. Qu’elle mordit jusqu’aux premières gouttes de sang. Julian gémit en lui rendant la pareille et, retroussant sa robe, ses mains empoignèrent ses fesses nues. Ils s’embrassaient maintenant avec fougue, mêlant leur salive et leur sang, roulant dans l’herbe leurs corps enfiévrés.

A nouveau au-dessus de Julian, Lalli ondulait des hanches de gauche à droite, d’avant en arrière, imprimant un rythme doux et sensuel à leur étreinte, tel celui de la chanson The Sky is Crying de Gary B. B. Coleman. Leurs baisers étaient humides et profonds.
Les doigts de Julian glissèrent, lascifs, dans le sillon du cul de sa compagne, puis d’entre ses grandes lèvres sur son clitoris. Son amant grogna.
—    J’adore quand tu mouilles autant pour moi. Quand tu bandes ainsi.
—    De toi… Je mouille de toi… Julian, oh Julian… Je mouille de toi.
Ses doigts à elle avaient entrepris de déboucler la ceinture du jeans, d’en dézipper la braguette pour se refermer sur la queue dure et palpitante qu’ils venaient de libérer.
—    Julian… Je… Tu…
—    Chut… Prends-moi… Empale-toi… Tue-moi, Lalli…
—    Vis… Julian, vis. Je vais te tuer, Julian… J’ai toute la nuit pour ça.

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