Madame rêve

C’était un lundi. Au huitième étage, depuis la fenêtre de sa chambre, Scribe vérifia la tenue des ses congénères. Ils étaient peu nombreux à parcourir la place devant la gare. Dam n’avait donné aucune nouvelle jusqu’à présent et il n’en donnerait pas plus dans les heures à venir. L’instinct toujours.

Dans le couloir, personne. Dans l’ascenseur, personne. En traversant le hall, elle sourit à l’asiatique. Passé le sas d’entrée, Scribe alluma une cigarette. Elle fumait trop. Elle pensait trop aussi. Des semblants d’humains sortaient de la bouche de métro, hagards. Une mère tirait sa fillette par la main, pressée. Mais où donc courraient-ils tous ? Plus la ville est grande, plus les gens marchent vite. Scribe balança son mégot sur la route. Au travers de la vitre de l’Indiana, elle aperçut son serveur favori. Il lui fit signe d’entrer. Elle s’assit à sa table, étala ses affaires – son portable, un livre, un carnet, une trousse contenant trois crayons : un rouge, un noir et un crayon à papier, le programme du salon du livre – et passa sa commande. Un thé. Nature. Un croissant. Le thé sera chaud. La jeune étudiante oubliera le croissant. Scribe aussi. Elle lut deux nouvelles de ce livre qui lui avait été envoyé par elle ne savait qui. Ineptes. Après avoir vérifié le programme du salon, elle remballa ses billes et se leva. Mauricio s’étonna, inquiet. Scribe lui sourit et lui donna sa carte. Pas de confessions aujourd’hui, elle voulait marcher dans les rues de Paname.

Près du canal St Martin, elle retrouva la boutique que lui avait indiquée son photographe aux yeux noirs. Elle tourna son regard vers les bancs, de l’autre côté de la rue. Combien de temps l’avait-elle attendu les yeux plongés dans la Seine avant qu’il n’arrive vers elle en souriant de ses cheveux rouges ? Scribe poursuivit sa route d’un pas nonchalant. Elle avait tout son temps. Deux ou trois SDF plus loin, où diable étaient-ils tous passés ?, la jeune femme était dans le 11e. Elle se tapa Richard Lenoir tout simplement par fainéantise : le boulevard était à l’ombre et elle n’avait aucune envie de porter son manteau sur le bras. D’un coup, Scribe bifurqua vers les Filles du calvaire, la Bastille lui tendait la main. Dans sa tête des yeux bleus et un sourire. C’était loin tout cela. Alors Beaumarchais ou la Bastille ? Finalement, ce serait rue St Antoine, rue des Tournelles et le Pas de la Mule. La dernière fois, la Place des Vosges était sous la pluie. Aujourd’hui, elle commençait tout juste à bourgeonner. Peu de monde encore l’occupait à cette heure : quelques étudiants et quelques jeunes parents et leur progéniture. Un vieux monsieur, son journal et son imper. Bien sûr. Abandonnant Hugo et sa maison, Scribe ralluma une cigarette et reluqua les quelques personnes assises en terrasse des bistrots de luxe. De quoi pouvaient-elles donc bien se parler ? Puis ce fut rue Birague et à nouveau la rue St Antoine. Elle stoppa avant d’assassiner tout Rivoli. Rebroussa chemin jusqu’au Bouquet St Paul. Les serveurs étaient agiles, la foule disparate : les hommes séduisants, les femmes très intéressées par la boutique de fringues d’à côté. Il était pratiquement 15 heures quand Scribe était repartie vers son hôtel, loin là-bas, bien plus loin que la rue de Turenne. Place de la République, elle jeta un œil à son portable et fila rue du 8 mai 1945. Dam lui manquait. Son silence buté l’agaçait quelque peu. Pourquoi avait-elle signalé la mort de Bashung à l’Homme à la lampe ? Parce que, bien sûr.

La sonnerie retentit juste au bon moment. Je fume sur le trottoir devant mes trois étoiles. OK. Je repasse dans ma chambre et je te rejoins. Le rire de la longue dame brune, les Guignols et du chinois sans baguette mais avec bière. Le silence bruissant, ce serait pour plus tard.

Photographie de Aeric Meredith-Goujon

Photographie de Aeric Meredith-Goujon

Tu penses que je pourrais attendre que tu me tournes le dos pour t’asséner des coups de couteau ? Ce serait beaucoup plus jouissif de t’enfoncer une lame en te regardant dans les yeux, mon corps collé au tien, non ? Sur sa langue, elle conservait le goût de sa peau. Percevait-il combien elle retenait son envie de lui crier « Mais merde ! Viens ! » ? Freud voyait des bites et des obsédés partout. Quoi qu’il en soit, j’ai plusieurs textes ou nouvelles où l’homme jouit en enfonçant la lame dans le corps de la femme. Je me rappelle qu’à une époque lointaine un blogueur avait détesté ma façon de raconter cette jouissance, jouissance aussi ressentie par la femme. C’est d’ailleurs ce qui le gênait le plus. Il voulait ces textes. Il les aurait quand elle les aurait retrouvés. Demain, l’éditeur, Cœur de Lyon et le Lord anglais. Demain.

La climatisation rageait dans le silence de cette trop grande chambre. Dans son trop grand lit, Scribe pensait beaucoup trop. Paupières closes, elle finit par tomber en tourbillonnant dans le Néant. Assis sur le fauteuil crème rayé de bleu et de vert, Bashung chantait pour elle seule.

*Madame rêve ad libitum
Comme si c’était tout comme
Dans les prières
Qui emprisonnent et vous libèrent
Madame rêve d’apesanteur
Des heures des heures
De voltige à plusieurs

Rêve de fougères
De foudres et de guerres
A faire et à refaire

D’un amour qui la flingue
D’une fusée qui l’épingle
Au ciel
Au ciel

On est loin des amours de loin
On est loin des amours de loin
On est loin

Madame rêve
Au ciel
Madame rêve
Au ciel
Madame rêve

Et Scribe rêva. Peu. Mais elle rêva. Et dans ses rêves, collé tout contre son corps, Dam lui souriait en agitant sa lame.

 

*Madame rêve, Alain Bashung

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