Petit observatoire des évidences

C’était bien souvent les premiers gestes de Scribe quand elle arrivait à Paname. Elle restait souvent dans le même secteur, à gauche de la porte d’entrée. Cette fois, elle avisa la table pour trois personnes, juste à l’extrême. Scribe aimait l’extrême. De son point de vue, son regard pouvait découper une partie de la salle, la terrasse et les premiers pas du Faubourg St Martin.

Elle sortit un livre, un carnet, un stylo. Posa son portable et son paquet de cigarette à sa gauche. Commanda un thé citron. A l’autre angle de la pièce, un homme pianotait sur le clavier de son ordinateur. Scribe le scruta. La chose était aisée : il était juste assis en face d’elle. Il n’avait rien d’un rat de bureau, non. Ni d’un commercial à la gueule de brochet sorti tout droit d’une vente à la criée. Non. L’inconnu prit sa tasse de café. Scribe remarqua ses jolies mains aux longs doigts. Il posa alors ses yeux sur elle. Elle le trancha d’un sourire et entama sa lecture.

Par moment, les mouvements de la foule dehors attiraient ses regards. La jeune femme aperçut des macs à dames. Ils chaloupaient sur le bitume, la blonde aux lèvres, les bagouses bien exposées. De sous son panama, l’un d’eux lui lança un regard guerrier du désert. Ses lèvres se retroussèrent sur des dents à l’implantation clinquante. Alors, Scribe saisit une cigarette et son portable et sortit. Quand les deux loulous arrivèrent à sa hauteur, elle réclama du feu. « Tu sens bon. » Choc du vert et du noir. « On dit souvent que deux hommes au look recherché qui se baladent ensemble sont des pédés. La faute à Lagerfeld sans doute. » « On dit qu’une femme aux jolies jambes, assise seule dans un bistrot, cherche l’aventure. La faute à Quant sans doute. » Leurs rires s’entrechoquèrent. Cling clang. « Tu es beau. » « Ne reste pas là, demoiselle. »

Scribe termina de fumer sa cigarette en regardant les passants aller et venir. Armés d’énormes valises pour la plupart, ils semblaient ou éreintés ou égarés. Quelle est belle cette gare de l’Est ! La jeune femme reprit sa place et son livre. Au bout d’une page, elle tourna son visage vers la rue. En bordure de trottoir, une jeune beauté black gesticulait. Scribe cherchait à qui elle s’adressait quand la belle eut un geste pour replacer son oreillette. De derrière les vitres, la journaliste ne captait pas un seul mot de la conversation animée. La colère guidait les gestes de cette fille. Elle arpentait le trottoir de long en large, stoppait sa marche sans prévenir, semblait haranguer la foule tel un nouveau prêcheur. Les gens la regardaient étonnés et rieurs. Elle s’en foutait et poursuivait ses explications rageuses. En face d’elle, l’inconnu avait cessé de taper sur son clavier. Il observa le manège noir pendant quelques instants. Amusé, il sourit à Scribe et se replongea dans son travail. Scribe retourna au courroux black. Black panther, black power. Cette jeune femme vitupérant dans la rue est fascinante. Qui peut bien être son correspondant ? Homme ou femme, il ne raccrochera pas.

 

Dans le TGV, j’ai lu un livre. Là, j’ai pratiquement terminé d’en lire un deuxième. Le bruit des gens qui déjeunent me saoule. Ou me berce. J’envoie des yeux noirs aux hommes qui laissent glisser leurs regards du haut de mes bottes à l’ourlet de ma robe courte. Si l’un d’eux tente de m’adresser la parole quand je sortirai fumer sur le trottoir, je le tue. Sans sommation. Pourquoi ai-je booké mes rendez-vous en fonction de toi ? Et pourquoi est-ce que je pose une question dont nous connaissons déjà tous les deux la réponse ? Chambre 807. Ramène ton joli cul, beauté mâle ! Et fissa.

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