Je le ferai pour toi de Thierry Cohen

Extraits :
J’ai rien senti.
Enfin si, comme un gros souffle. Plus que ça même. Une sorte d’énorme coup de poing dans le ventre et sur le visage, mais qui ferait pas mal.
Quand cet homme est monté dans le bus 83, à l’arrêt Fleurus, j’ai tout de suite trouvé qu’il avait l’air bizarre. Il avait une tête d’illuminé. La tête du mec qui vient de rencontrer le diable et se demande s’il le suit toujours. Ses yeux étaient comme ceux des tueurs psychopathes, dans les films d’horreur, et il marmonnait quelque chose. Mais, des gens bizarres, y en a plein à Paris. Moi-même, des fois, j’ai l’impression d’être bizarre. Enfin, à ma manière.
C’est quand il a croisé mon regard que j’ai eu peur. Comme s’il était surpris et pas content de me trouver là. J’ai cru qu’il allait me parler. Me dire un truc genre : « Ça va pas de prendre le bus tout seul, gamin ? Allez, descends de là avant que je t’en mette une ! » Mais bon, je voyais pas en quoi ça le dérangeait que je sois là. Alors je me suis dit que s’il me regardait comme ça, c’est qu’il aimait pas les enfants ou… les aimait trop, si vous voyez ce que je veux dire. Maman m’a toujours mis en garde contre les fous qui font du mal aux enfants.

[…]

Il est assis au bord de la piscine, les jambes dans l’eau. Dos courbé, tête penchée, il se ronge l’ongle du pouce. Il est seul. J’ai envie de courir vers lui, de le prendre dans mes bras.
J’avance lentement, la gorge serrée. Sa silhouette se détache progressivement de l’obscurité. Je m’assois près de lui, dos à la piscine. Il ne dit rien, continue de mordiller son doigt.
– Tu es triste ?
Il esquisse un léger mouvement d’épaules.
– Je vois bien que tu es triste.
– C’était l’anniversaire de maman aujourd’hui, me répond-il.
– Je le sais. Nous n’avions pas tellement le cœur à…
– Elle n’a pas soufflé ses bougies. Si on ne souffle pas ses bougies, ce n’est pas vraiment un anniversaire.
– Elle avait mal à la tête. Elle est montée se reposer. Elle a dû s’endormir.
Il fronce les sourcils.
– Elle a pleuré. La tête enfouie dans l’oreiller pour ne pas que vous l’entendiez.
– Je l’ai entendue.
Il regarde son doigt, puis le remet dans sa bouche.
Mon amour.

[…]

L’homme pointa le canon de son pistolet entre les yeux du vagabond. Au contact de l’acier froid sur son front, celui-ci se réveilla. Il crut d’abord qu’il s’agissait d’un cauchemar. Celui déjà fait tant de fois. Mais son mal de crâne, la pression du sang contre ses tempes, sa bouche pâteuse, toutes ces sensations étaient celles qui l’accueillaient à chacun de ses réveils.
Il esquissa un petit mouvement de recul.
– Ton nom ? questionna l’homme.
Le vagabond fronça les sourcils. L’homme qui lui faisait face était grand, massif, vêtu de noir. Une cagoule dissimulait son visage. Derrière lui, deux autres individus : le plus petit, plutôt chétif et pareillement accoutré, surveillait fébrilement la rue. Le second, de taille moyenne, observait la scène avec calme, une main sur la portière de la camionnette.
– J’ai plus de nom, répliqua le sans-abri en se redressant avec calme.
– Ton nom ! répéta l’homme, en avançant le canon de son arme.
Le vagabond l’observa un instant et offrit un sourire comme le début d’une réponse.
– Le Poète. C’est comme ça qu’on m’appelle dans le coin. Juste parce que, quand je suis arrivé, j’parlais seul et pleurais. Et un homme qui pleure dans la rue en parlant, pour peu qu’il ait un regard bleu délavé et se montre docile, on le croit poète. Les gens ont pas d’imagination.
– Ton nom ! ordonna l’homme.
– Jean Larrive. Vous voulez mes papiers ? C’est ça ?
[…]

Résumé :
Daniel, qui travaille dans une agence de conseil en communication, avait tout pour être heureux : une femme et deux fils. Un soir, Jérôme, son fils aîné, prend le bus seul pour revenir à la maison. Le bus explose. Alors, Daniel devient fou et décide de se venger.

Avis :
Thierry Cohen a reçu le Grand Prix Jean d’Ormesson pour son premier roman, J’aurais préféré vivre. Son deuxième roman, Je le ferai pour toi, raconte le destin bouleversé de Daniel mais pose surtout plusieurs questions : jusqu’où peut-on aller par amour ? Par vengeance ? Qu’est-on capable de faire pour être reconnu et adulé ? Ou encore, « quelle est la valeur de cet homme ? »
En vérité, cette dernière question est écrite noir sur blanc plusieurs fois dans le roman. Si le lecteur suit pas à pas la descente aux enfers de Daniel, ancien délinquant, qui abandonne sa femme et son fils Pierre pour élaborer un plan fou de vengeance, il cherche aussi à deviner qui peut bien être ce SDF qu’un groupuscule extrémiste a kidnappé. Pourquoi ces terroristes ne traitent-ils qu’avec cet animateur à la dérive ? Pourquoi ne réclament-ils pas de rançon ? Pourquoi insister sur la valeur de ce Jean ?
Thierry Cohen raconte magnifiquement des vies qui basculent du jour au lendemain et flirtent dangereusement avec la mort jusqu’à ce que la vie et l’amour les rattrapent. Cet auteur a tout pour devenir un Grand. On retient son nom. Et on le lit, bien sûr.

Je le ferai pour toi, Thierry Cohen, Flammarion 19,90 €

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