La pluie

Photographie de Pascal Renoux

Photographie de Pascal Renoux

Dehors, il pleut. Alors, comme à son habitude, elle est dans le placard aux portes à claire-voie. Les robes sur les cintres forment le toit de sa maison. L’omniprésence du parfum de sa mère entoure ses jeux d’enfant. Pour l’heure, elle invente la rencontre d’Elle et de Marc. Elle l’aime bien Marc, il joue très bien au foot et puis quand les autres l’ennuient, il la défend.
Un bruit de cavalcade dans l’escalier la fait se lever. Son visage collé aux interstices, elle découvre sa mère et des hommes. Que se passe-t-il ? C’est un jeu ? Ils jouent au loup ? Sa mère court autour du lit, renverse au passage la jolie lampe de chevet, les hommes tentent de l’attraper. Ils sont beaucoup. Plus de trois, ça, elle en est sûre.
Un homme au teint rougeaud saisit le poignet de sa mère. Elle ne semble pas apprécier. Elle se débat. Elle est mauvaise joueuse ! Un deuxième vient aider le premier, il reçoit un coup de pied. Sa mère reçoit une gifle ! Il est pas content ! Les autres s’approchent. Tiens, ils changent de jeu. Ils sont fatigués de courir, sûrement.
Sa maman est au centre et les hommes l’encerclent, ils se la renvoient comme une balle. Le visage de sa mère a changé : elle n’est plus en colère… Le maigre à la moustache tire sur sa robe qui se déchire provoquant le rire de ces comparses. Pourquoi ils abîment sa jolie robe ? Elle aimerait comprendre… Ses yeux lui renvoient l’image d’une jeune femme mince aux dessous de dentelles blanches. Maintenant sa maman a peur : elle a le même visage que le jour où elle l’avait trouvée debout sur la fenêtre à l’étage. C’était rigolo de jouer à l’oiseau…

Sa mère crie, les hommes rient. Elle leur dit qu’ils sont fous, que cela se saura, qu’ils ne feraient pas ça à leur sœur. Comment elle sait qu’ils ont une sœur, c’est tous des frères ? Ils lui disent de la fermer. Ils parlent mal ! Le gros empoigne sa mère par ses longs cheveux et l’oblige à s’agenouiller devant lui. Il ouvre sa braguette et lui dit de le sucer. Alors la fillette se recule et s’assoit, elle reprend sa poupée et joue en silence…

Seuls des sons lui parviennent.
– Suce ! Allez, suce salope ! T’as pas intérêt de me la mordre !
– Non ! Non ! Je vous en prie !
– Mais c’est qu’elle est douée la salope !
– A moi ! A moi ! Passe-la-moi ! Suce la mienne, elle est meilleure !
– Ouais ! Ouais ! Attends ! Amène-la ! Couche-la ! Vous, tenez-lui les poignets, et vous tenez-lui les jambes, j’ai pas envie qu’elle me refile encore un coup ! Tiens, prends-ça ! T’aime bien ? Elle est bonne ma queue, non ? Je suis sûre que ton mec n’en a pas une pareille !
– Laisse-moi la place, c’est à mon tour ! La traînée, c’est qu’elle aime ça ! Ne la lâchez pas surtout !
– Passe-la-moi ! Retournez-la, vous autres, je vais la prendre par derrière.
– Moi aussi. File-la ! Je vais la limer.

La fillette joue et joue encore. Elle entend leurs mots sans les comprendre. Elle entend les hurlements de sa mère, ses pleurs. Elle entend leurs rires, leurs halètements. Combien de temps cela dure-t-il ? Elle joue toujours. Marc est gentil, il aime beaucoup cette femme. Il veut l’épouser.
Les bruits ont cessé. Le silence la surprend. Est-ce cela qui la fait se lever ? Lentement, elle regarde par les fentes de la porte. Elle voit sa mère allongée, nue. Sa position est bizarre. Sa tête est dirigée vers le placard, ses yeux la fixent, grands ouverts. Ses bras sont écartés du corps. Ses jambes ouvertes laissent voir des filets de sang couler.
Alors la fillette ouvre la bouche et hurle. Pourtant, aucun cri ne sort de sa gorge.
Le temps s’écoule encore. La petite est debout dans son placard, elle ne bouge plus. Des larmes coulent sur son visage.
Elle entend vaguement du bruit venir d’en bas. Puis, la porte du placard s’ouvre. Quelqu’un lui parle. Qui ? Elle ne sait pas. Une voix d’homme qu’elle ne connaît pas. La voix est grave et douce. Il lui prend la main et l’encourage à sortir. Hagarde, elle le suit.

– La pauvre gamine ! Tu crois qu’elle a tout vu ?
– Je ne sais pas ! Elle semble en état de choc.
– Attends ! Attends ! Regarde-la ! Montre…
– Quoi ?
– Cette fillette est aveugle !
– Hé ! Quelqu’un sait si sa fille est aveugle ?

Jeanne sait qu’ils sont dehors maintenant. Elle sent le froid. Il fait nuit. C’est tout noir. Il pleut encore. La pluie lave son visage tendu vers le ciel. Où est sa maman ? Où est sa maman ? Elle voudrait bien se blottir dans les bras de sa maman.

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