Un vendredi au Jardin du Michel

Créé en 2005 par une association devenue depuis une SCIC (Turbulences), le festival au fond du Jardin du Michel (JDM pour les intimes) a encore offert un spectacle extraordinaire (du 7 au 9 mai). 350 bénévoles du secteur de Bulligny se sont relayés pour chapeauter plus de 12 000 festivaliers sur 3 jours, c’est beau ! Et tous ceux qui mettent la main à la pâte sont fiers d’y être et de faire bouger leur région, qu’ils soient garde-parking, à la buvette ou aux toilettes sèches. Au festival au fond du Jardin du Michel, j’y étais le vendredi.

Tiens, vendredi, je n’ai pas vu le Michel ! Mais une foule éclectique oui : du bambin en poussette à la mamie à canne, du jeune couple branché aux babas cools dreadlocks indémodables et lunettes kitch, tous s’étaient déplacés (en priant pour que l’orage aille se faire voir ailleurs !) pour découvrir qui Arno, qui KUSTURICA & the no smoking orchestra, qui Caravan Palace, qui Abd Al Malik, qui Caravan Palace sans oublier des groupes ou chanteurs tels que Fumuj, Lyre le Temps, le Chapelier Fou, les Papillons, Machine Gun Kelly et Tournelune.

L’ouverture des portes était prévue pour 16 h 30. Le temps de me perdre dans la campagne profonde (hey les organisateurs, c’est bien beau de fabriquer des jolies chiottes en bois et de faire venir des têtes d’affiches mais les pancartes JDM écrit en bleu sur un vieux morceau de bois, c’est pas trop lisible ! Et surtout, faudrait penser à en poser dans les deux sens ! Ben quoi, y a pas que des Nancéens qui viennent à Bulligny !) et j’arrive devant des bénévoles souriants. « Visiteur. » Camper auprès d’hurluberlus hurlant « Apéro ! Apéro ! », non merci ! Vous vous êtes déjà garés dans un pré dont l’herbe n’a pas été fauchée ? C’est assez sportif. Et assez facile à cette heure : le gros de la foule n’est pas encore arrivé.

Le temps de passer à la Banque du Michel pour échanger de la monnaie contre des jetons noirs ou rouges et je découvre les lieux. Au Jardin du Michel, les talons aiguilles sont interdits : le sol est recouvert de caillasses. D’ailleurs, il faut que je vous conte quelque chose de comique : à l’entrée, les gens de la sécurité te fouillent pour vérifier que tu n’entres pas avec une bouteille d’eau munie de son bouchon et à l’intérieur, celui qui veut péter la gueule à son voisin n’a qu’à se baisser pour choper de gros cailloux…

17 heures : les festivités commencent, ce sont les Tournelune qui s’y collent. Je n’accroche pas. Trop braillards ce soir. Dommage. Très. Ici, pas de rappel : les prestations s’enchaînent grande scène/petite scène, petite scène/grande scène. A peine les dernières notes plaquées, les Papillons débarquent sur la petite scène. En toile de fond, des trains passent. Les spectateurs se marrent, les artistes aussi. Sylvain et Olivier ne se contentent pas d’être auteurs et compositeurs, ils sont aussi chanteurs, guitaristes et comédiens : les morceaux sont mis en scène avec beaucoup d’humour. « Wow l’accent ! Je suis sûre qu’il est de Nancy » Exact. Leur show est apprécié du public qui repart vers Abd Al Malik le sourire au cœur même si certaines de leurs nouvelles chansons étaient teintées de sombre.

Abd Al Malik. J’ai toujours plus ou moins regimbé lorsque j’entendais les chansons de ce Strasbourgeois. Encore plus lorsque je le voyais dans des émissions télé. Trop statique. Trop pessimiste. Et là… Abd Al Malik met le feu à la scène. Il danse avec une énergie folle en assénant des paroles qui font mouche. Monsieur, vous comptez un fan de plus !

Il est temps de se diriger vers les stands, histoire de boire une 8 6 et de manger des frites. « Tu me files une frite ? Je me dis que si toutes les personnes à qui j’en demande m’en refilent une, j’aurai  bientôt mangé une barquette gratuite. » « Touche pas à mes frites ! T’as les mains propres ? » Et il chipe une frite et repart en riant, le bougre.

La foule s’épaissit. Le public a vieilli d’un coup (z’étaient planqués où ces vieux ? ) : Arno entre en scène. Toujours aussi fou. « Mais il chante en quelle langue ? » « Il est dingue ce type ! T’entends ? Il dit que seule sa mère sait qu’il pue des pieds ! » « Hé ! T’as pas l’impression que le type au clavier, c’est son frangin ? Ils ont le même ventre ! » « Mais non, c’est sa mère ! » « Sans déc’ ? » Il terminera son tour de chant par une reprise d’Adamo. Même les jeunes de vingt ans reprendront en dansant « Z’étaient chouettes les filles du bord de mer… »
Direction, les toilettes sèches. Ben oui. Installées en U, les cabines faites en plaques de copeaux pressées attendent des files de clients qui tiennent, plus ou moins penauds, un gobelet en plastique rempli de sciure. Sur les portes, ces consignes : « Petite commission : un verre. Grosse commission : deux verres ». C’est dire le comique de situation ! Les copains d’un jeune black en profitent pour lui balancer de la sciure par la petite ouverture, laissée en haut de la porte. Une gentille bénévole viendra expliquer à ces deux comiques troupiers improvisés qu’agir ainsi, c’est lui donner plus de travail puisque elle devra balayer la cabine pour les suivants. Du coup, les deux fêtards se retournent et en jettent sur leurs suivants. « Allez, c’est comme à un mariage ! »

Une autre 8 6 accompagnée d’une cigarette. Dans cette foule qui rajeunit petit à petit, j’aperçois un quidam qui zig en tentant de rattraper son zag. Son copain le suit pour vérifier qu’il ne tamponne pas trop d’autres personnes et surtout, pour être certain qu’il arrive à bon port. Kusturica arrive. Ça s’entend, le public s’impatiente. Il est temps de se rapprocher de la grande scène. « C’est lequel Emir ? » « Celui de gauche, avec la guitare et les cheveux longs. » L’info circule comme une vague et les applaudissements crépitent. Kusturica sourit. C’est alors qu’un zouave affublé d’un costume collant bleu turquoise arrive en sautant et déploie ses ailes de chauve-souris sous les rires et les sifflets du public : le chanteur ! « Bonsoir Boulligny ! » « Dis donc, ils ne s’appellent pas No smoking orchestra ? Non, parce que là, le violoniste fume ! » Pendant plus de 70 minutes, la scène va retentir de musiques toniques, mélange de rythmes tziganes, turques, italiens, techno-pop, base punk balkanique : c’est du « unza unza » paraît-il. La bande reprendra quelques-unes des BO des films du réalisateur serbe. Normal, c’est elle qui les a créées. « Balligny, are you ready ?… Are you agree ? » crie la chauve-souris. « Fuck You MTV ! » lui répondent des milliers de personnes. « Ben, tu parles russe maintenant ? » « Ah parce que c’est du russe ? » « Je suis déçu(e), je pensais que Kusturica chantait. Finalement, il sert à quoi dans ce groupe ? »

J’en ai un peu marre d’être debout depuis des heures à surveiller qu’un gus ne me tombe pas dessus parce qu’il se pique le délire de nager sur la foule ou à refaire ma place dans les cailloux parce que des autres m’ont poussée. Dans le noir, les cailloux seraient moins traitres que la viande saoule. Je deviendrais mauvaise à force de me faire bousculer. Une nouvelle pause s’impose. Le temps de retrouver quelques visages connus, d’échanger quelques paroles, de réfléchir avec la jeune femme qui m’accompagne à leur futur festival et je repars en sa compagnie vers Caravan Palace.

Caravan Palace ? Que du bonheur ! Il fait froid ? Les gens commencent à fatiguer ? Caravan Palace alpague le public qui réagit à fond. Et ça danse. Et ça scat. Enfin, ça tente,  seuls Hugues Payen et Colotis Zoé (en robe fendue ou en short noir, la belle a ravagé toute l’assemblée masculine) font cela avec magnificence. La foule en délire aura beau réclamer du rab, ils partiront pour laisser les Fumuj et leur son électro terminer la séance du vendredi au fond du Jardin du Michel.

Mais me direz-vous, le Michel, il est où son jardin ? Z’aviez qu’à ouvrir vos yeux : en arrivant, à gauche ! Il est temps de reprendre la route en laissant les festivaliers continuer la fête. « C’est pas moi qui irais dormir sous une tente par une nuit de pleine lune. T’as vu la brume épaisse ! Ça caille ! » Cela dit, ils n’ont pas l’air d’avoir envie de se coucher de suite ! « Tu crois que dans les années à venir, ils vont poser du plancher ? » « Et puis quoi encore, tu veux pas des gradins et de la moquette ? Et t’en penses quoi ? » « Que cela aurait été très con de rater tous ces concerts ! Vive le jardin de Michel ! Vive Bulligny ! Vive la Lorraine ! Dis donc, c’était vraiment lui, le Michel ? »

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