La cicatrice du diable de Laurent Scalese

Laurent Scalese est un scénariste reconnu pour la télévision. Il a publié chez Pygmalion Le samouraï qui pleure, L’Ombre de Janus, Des pas sous la cendre et chez Belfond Le baiser de Jason (prix Sang d’encre des lycéens 2005) et Le sang de la mariée.
Il revient aujourd’hui avec La cicatrice du diable.

Extrait :

[…]
En retournant s’asseoir, elle passa devant un miroir et s’arrêta, hypnotisée par son reflet. Des cheveux mi-longs, blonds encadraient un visage aux traits fins, bruni par le soleil du Mexique. Elle s’attarda sur ses yeux gris-bleu, tantôt inquisiteurs, tantôt enjôleurs, selon ce qu’elle désirait obtenir de son interlocuteur. Elle se trouvait bien conservée pour une femme de cinquante-huit ans. Elle sourit, dévoilant des implants dentaires flambant neufs. La vision de la cicatrice en croisillon qui partait de son cou et descendait jusqu’à la naissance de ses seins, que le laser n’avait pas pu effacer, raviva une douleur ancienne. Elle effleura le serpent de chair de ses doigts tremblants, des larmes de rage lui montèrent aux yeux.
Des éclats de voix en provenance du couloir l’arrachèrent à sa contemplation morbide.
– Elle est là, cette salope ? tonna un homme.
– Où allez-vous ? répliqua Kino, visiblement affolé. Vous n’avez pas le droit !
– Pousse-toi!
Un type d’une trentaine d’années entra comme une tornade.
Kino apparut derrière lui et fixa Cécilia d’un air embarrassé.
– Je suis désolé.
– C’est rien, dit Rhodes, imperturbable. Laissez-nous.
Il acquiesça puis sortit. Le gars s’avança dans le bureau en chancelant comme un ivrogne. Les cheveux et le barbe en broussaille, il portait un pull en laine et un jean crasseux. Cécilia le considéra avec une condescendance appuyée.
– Qu’est-ce que tu veux, Grégory ?
– Ce que je veux ? s’écria l’autre avec un petit rire nerveux.
Il cessa de rire et s’approcha de Rhodes, plantant son regard vitreux dans le sien.
– Tu sais très bien ce que je veux, pourriture.
Son haleine sentait l’alcool. Cécilia détourna la tête avec une grimace, écœurée.
– Ce qu’on raconte est vrai, reprit-elle en s’éloignant. La coke ne te suffisait plus, il a fallu que tu te mettes à boire. Je plains Carole.
– Va chier ! Donne-moi mon fric !
Rhodes contourna son bureau et asséna :
– T’as touché ton cachet de dialoguiste, comme le contrat le prévoyait. Je te dois rien.
Grégory devint rouge de colère.
– J’ai réécrit tout le scénario et tu le sais ! explosa-t-il.
Cette remarque hérissa la productrice.
– C’est moi la scénariste.
– Quoi ? T’as pas écrit une ligne ! Ta parte me revient, alors file-la-moi!
La fureur du jeune homme fit ressortir la veine dans son cou.
– Même pas en rêve, rétorqua Cécilia sans se laisser intimider.
Son assurance déstabilisa Grégory qui déglutit et l’implora du regard. Le désespoir brillait dans ses yeux.
– J’en ai besoin, se radoucit-il avec des sanglots dans la voix.
– Pour t’acheter ta dope ? lança Rhodes d’un ton agressif, sentant qu’elle reprenait le dessus. Ne compte pas sur moi pour t’aider à te suicider.
Elle s’efforça de l’amadouer :
– Ecoute, toi et mi on a plein de films à faire ensemble. Equinoxe m’a commandé un deux fois cinquante-deux minutes. Ils sont d’accord pour que tu écrives le scénario.
La proposition attisa la fureur de Grégory :
– Plutôt crever que de remettre ça avec toi !
Il fit un pas en avant, la mine hargneuse.
– T’as pas d’idées alors tu voles celles des autres ! gronda-t-il. T’es qu’une minable !
Nerveuse, Cécilia eut un mouvement de recul et décrocha le téléphone.
– Cette comédie a assez duré, j’appelle la police.
Grégory balaya la pièce du regard, comme s’il cherchait une issue.
– T’as raison, tu vas devoir leur expliquer, poursuivit-il en reportant son attention sur elle.
Le téléphone à l’oreille, Rhodes s’enquit d’un air distrait :
– Leur expliquer quoi ?
Un sourire énigmatique aux lèvres, Grégory courut vers la fenêtre. Bien qu’elle devinât son intention, Cécilia n’essaya pas de l’en empêcher. Dans un dernier réflexe, le jeune homme protégea son visage de ses bras et passa à travers la vitre qui vola en éclats. Le cigare au coin de la bouche, Rhodes raccrocha et se planta devant la fenêtre à l’instant où Grégory s’écrasait sur la chaussée, six étages plus bas. Une voiture fit une embardée pour l’éviter. Les pneus crissèrent. Les badauds commencèrent à s’attrouper. Une vieille poussa un hurlement d’effroi en voyant la flaque de sang autour du mort. Les membres tordus, Grégory gisait sur la chaussée.
La porte du bureau s’ouvrit à la volée sur Kino. Son regard horrifié alla du spectacle de la rue au visage impassible de sa patronne.
– Je vais prévenir les secours.
Cécilia le retint par le bras.
– L’écrivain dont je vous ai parlé… commença-t-elle avec un détachement qui surprit le Japonais autant qu’il le choqua.
– Charlie Kessel ?
Elle approuva d’un signe de tête.
– Je vais avoir besoin de lui, appelez-le.
Il se retira, encore sous le choc.
– Et faites venir quelqu’un pour réparer ça, reprit-elle en désignant la fenêtre brisée.
Dès qu’il eut quitté le bureau, la productrice s’assit, chaussa ses lunettes et déplia le quotidien du matin.

Histoire :
A Paris, un scénariste s’est défenestré du bureau de Cécilia Rhodes, célèbre productrice. C’est Artus Milot qui est chargé de l’enquête. Seulement, il ne croit pas à la thèse du suicide. Milot, commissaire drogué, cherche à savoir si ce drame ne serait pas lié à la mort de Lucie Drax, une scénariste employée par Rhodes, trente ans plus tôt.
Cécilia, mariée à un richissime homme d’affaires qu’elle déteste, exploite son nouveau scénariste, Charlie Kessel, un obscur romancier, et manipule son assistant, Kino Watanabe. Ambitieuse, elle n’hésite pas à écraser tout ce qui est sur son passage pour arriver à ses fins.
Seulement cette fois, Cécilia va devoir se confronter à son passé, car Artus Milot ne va pas la lâcher. Il veut savoir.

Avis :
Qui mieux qu’un scénariste pouvait imaginer un roman qui se déroule dans le milieu du cinéma ? Laurent Scalese mêle habilement ces personnages qui portent tous des cicatrices, pas toujours visibles à l’œil nu. L’intrigue est à la fois haletante et oppressante. A chaque ligne, le lecteur se demande jusqu’où l’auteur va l’emmener. Laurent Scalese raconte le pire.
La cicatrice du diable, un polar violant, angoissant et… français. Après sa lecture, plus personne ne pourra dire que seuls les anglo-saxons sont les maîtres en ce domaine.

La cicatrice du diable, Laurent Scalese, éditions Belfond. 312 pages 19,50€

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