Les caractères sexuels secondaires de Tania de Montaigne

 

Extrait :

Il était une fois une femme mariée puis quittée.
Cette femme avait un père, mort bien avant la rupture, bien avant, peut-être, qu’elle soit une femme, elle avait un an.
Cette femme quittée vivait en France, mais son père était mort au Japon, explosé dans un avion en vol quelque part au large de Tokyo.
Cette femme décida de partir sur les traces de ce père, pensant que Tokyo serait la destination idéale pour une femme dans sa situation. Elle se disait : Tokyo c’est loin, des gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Et, à cette époque, penser qu’elle ne finirait pas aveugle et amputée des deux jambes était une joie en soi.
Là-bas, elle rencontra la dernière personne qui ait vu son père en vie, Maître Soo, un vieil ostéopathe coréen très porté sur les œufs durs.
Là-bas, elle en conclut qu’une rupture, c’est pas la mort.

Ceci est la suite de son histoire.

ALLER BIEN : Se porter (du point de vue de la santé), se trouver bien. Marcher, opérer, fonctionner, en parlant d’un mécanisme. S’adapter, convenir, résister.

– Comment allez-vous ?
– Bien, merci.
Dans le monde, toutes les dix secondes, une personne en croise une autre et lui demande par politesse, par habitude ou par réel intérêt : Comment allez-vous ? A la question : Comment allez-vous ?, à présent je réponds : Bien merci, preuve que les choses s’arrangent, preuve que tout ça ne mangeait pas de pain. Bien merci. Parfois, certains jours d’hier, je n’ai rien répondu. Parfois, j’ai passé mon chemin, parfois j’ai dit : Ça va. Mais je n’en pensais pas moins, j’en pensais pas beaucoup plus, j’en pensais que ça n’est pas une question à poser, j’en pensais qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi. J’en pensais des choses malpolies et inconvenantes, je pensais occupe-toi plutôt de tes affaires. J’en pensais ce qu’en pensent les gens partis au bout du monde pour s’oublier un peu, j’en pensais ce que les femmes que l’on quitte pour une mieux ou une moins bien, une plus jeune, une plus petite ou une plus grande, une plus douce, plus autoritaire, une qui ressemble à ton père, une qui me rappelle beaucoup ta mère, une qui m’écoute au moins, une avec qui je vis un truc très fort tu peux pas comprendre. J’en pensais ce qu’en pensent les femmes qui tombent et se relèvent, les femmes qui choient et n’en meurent pas, les femmes qui en perdent un et n’en retrouvent pas dix, pas huit, pas cinq, pas un, les femmes qui ne retrouvent qu’elles-mêmes au tournant. Les femmes à grenouillères, coudières, casque intégral, protège-dents, protège-tibia. Les femmes à idées préconçues, à fort a priori, les femmes échaudées qui craignent l’eau froide et les sentiments qui tachent et ne partent pas au lavage. Les femmes averties qui n’en valent pas deux, à peine une, frêle esquif, pas solides sur leurs jambes, un peu abruties par le voyage, les tempêtes. Les femmes à la démarche incertaine qui tanguent encore sur terre comme elles tanguaient sur mer. Bien, merci.
Dans le monde, toutes les onze secondes, une personne en regarde une autre et s’interroge sur les multiples significations du verbe aller, sur le nécessaire et le superflu, sur le vraiment vrai et le pas tout à fait faux. Comment allez-vous ? Bien, merci.
Si aller bien c’est ne pas s’arracher les ongles de pieds avec les dents, c’est ne pas se déguiser en pompier et uriner sur son animal domestique. Si aller bien, c’est ne pas éprouver le besoin de se moucher dans les cheveux de la personne qui vous précède dans une file d’attente, ne pas parler à son mur de salle de bains en hongrois ou en toute autre langue à consonances latines. Je vais bien.
Je vais bien ?
J’ai deux cent six os, trente-quatre vertèbres, douze paires de côtes, deux reins qui toutes les cinquante minutes filtrent la totalité de mon sang. J’ai vingt-trois paires de chromosomes, trois cents millions d’alvéoles, 2,4 millions de bactéries par centimètre carré sous chaque aisselle. J’ai cent milliards de neurones dont cinquante mille meurent chaque jour. J’ai cinq millions de poils mais aucun sur les lèvres, la paume des mains ou la plante des pieds. J’ai deux sinus frontaux, neuf mètres de tube digestif, trois millions de globules par seconde. J’ai dix-huit kilos de masse grasse, un ph général de 7,4.
Je vais bien ?
J’ai bientôt trente-quatre ans et aucune intention de déménager au Swaziland où l’espérance de vie est de 35,65 ans ce qui m’obligerait à revoir mes projet dans une perspective de 1, 65 ans.
Je vais bien ?
Je n’ai pas la dingue, pas la gangrène, pas la maladie de Crohn. Je n’ai pas subi une ablation des testicules pour cause d’hermaphrodisme tardif. Je n’ai pas la cloison nasale déviée, ni une intense sudation d’un pied ou des deux qui m’obligerait à porter des chaussures même la nuit.
Je n’ai pas un frère schizophrène qui mange ses excréments, je n’ai pas d’os surnuméraires, je n’ai pas la syphilis, la peste bubonique, le scorbut, un torticolis afrigoré.
Je vais bien ?
Si aller bien c’est ne pas souffrir d’un acouphène qui m’obligerait à me trancher l’oreille au ciseau à bois, si c’est posséder deux bras, deux jambes, dix doigts, un nez, et pas deux nez, dix bras, deux doigts, une jambe. Alors, je vais bien, merci.

Résumé de l’éditeur :
Voilà l’histoire d’une femme mariée puis quittée qui rentre chez sa mère et se demande comment être femme comme tout le monde. Une femme comme tout le monde sait ce que tout le monde sait, elle sait qu’après la pluie vient le beau temps, que vin vieux rend joyeux, qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Elle pense qu’une femme est une femme, qu’un homme est un homme et y’a pas à sortir de là. Les femmes comme tout le monde aiment les caractères sexuels secondaires, elles aiment que les garçons aient de la barbe et de la moustache, elles aiment la fin de l’adolescence, quand chacun a enfin un rôle défini.
D’ailleurs, dans la vie des femmes comme tout le monde, les hommes sont francs et virils, ils chassent et pêchent, ils jouent au foot ou à la barbichette moldave, une variante où le dernier de nous deux qui rira devra tracter un camion citerne avec ses dents.

Avis :
Déroutante. L’écriture du roman est déroutante. Je dois dire que pendant tout le livre, je me suis demandé où Tania de Montaigne m’entraînait. Si tant est qu’elle souhaitait m’entraîner quelque part. J’attendais qu’elle me crache sa Valda, qu’elle me raconte une histoire, qu’elle me dise ce que ressentait une jeune femme quittée qui retourne vivre chez sa mère.
Les caractères sexuels secondaires est un roman qui m’a semblé long, très long, fouillis, très je tourne en rond et je me mords la queue, qui m’a fait sourire aussi, de temps en temps.
Je me demande toujours si j’ai aimé ce livre, prise encore par le tourbillon incessant des énumérations qui défilent dans la tête de cette jeune femme qui aimerait ressembler à une femme comme tout le monde. Quelle idée !
La fin évidente, quasi conte de fée à la Guillaume Musso, qui se déroule dans une cage d’ascenseur a provoqué chez moi un « Enfin ! Il se passe quelque chose. Toute cette spirale d’écriture, soûlante limite écœurante, pour en arriver là ! Hé bien ! Il lui en aura fallu du temps ! » Mais c’est peut-être cela, Les caractères sexuels secondaires : le temps qu’il faut à une femme quittée pour retomber sur ses pieds, le port altier et le sourire aux lèvres.

Photographie de Nicolas Esposito
Photographie de Nicolas Esposito

Née en 1971, Tania de Montaigne est journaliste écrivain. Elle est l’auteur de quatre romans dont Patch et Tokyo c’est loin.

Les caractères sexuels secondaires, Tania de Montaigne, Flammarion 17 €

 

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