Toute nue de Lola Beccaria

Toute nue, roman de Lola Beccaria paru initialement chez Stock, vient d’être réédité par la Musardine dans sa collection de poche, Lectures amoureuses.

Extraits :
Ce soir je me sens excitée. Pas dans le sens que prend le mot excitation en temps normal. Non. Je ne suis pas sexuellement excitée. En réalité, je sens une énergie qui va pourrir en moi si je ne l’extériorise pas. Combien de fois me suis-je retrouvée dans cet état, ne sachant que faire de ce qui bouillait en moi et me transformait, au gré des circonstances, en un chien enragé ou en une frigide cariatide ! C’est curieux ce cliché selon lequel une femme sèche ou désagréable envers autrui est « une mal baisée ». Bien que ce commentaire soit typiquement masculin, j’avais pour habitude de m’identifier à ces paroles. Il me semblait fondamental d’être bien baisée, et je ne prenais pas la peine de chercher d’autres motifs capables de générer autant d’aigreur et de mauvaise humeur qu’une vie sexuelle mal en point. A présent, je ne plus de cette façon. Il existe en effet plusieurs sortes d’énergie qui, si nous ne les extériorisons pas ou si nous ne les employons pas à ce pour quoi elles sont nées en nous, génèrent une série de frustrations propres à chacune d’entre elles.
Alors voilà, ce soir mon énergie naît d’un besoin impérieux de raconter mon histoire telle qu’elle est et non telle qu’elle sera disséquée demain par certains charognards sur le billard presse à scandale. Il serait même plus juste de dire que je souhaite raconter mon histoire non pas comme elle est, mais comme je la vois, comme je la ressens, comme je l’ai vécue. Parce qu’il est évident que bon nombre de ceux qui se pencheront sur ces pages ne changeront pas, après les avoir lues, leur manière de considérer les faits. Pis encore, il se peut qu’ils me jugent alors sévèrement, trouvant dans mon récit mille arguments de poids pour me lapider à loisir.
Au fond, les choses n’existent qu’au travers du regard des autres. Et quand nous devons nous expliquer, l’opinion d’autrui compte parfois plus que nos impressions personnelles, elle est même meilleure. Nous en concluons que si les personnes que nous estimons pensent ainsi notre intuition sera forcément mauvaise.

[…]

Il me prit la main et caressa mon visage avec une telle douceur qu’aujourd’hui encore, après toutes ces années, rien que d’y penser, je revis la scène. Il approcha son visage de ma joue et, la bouche entrouverte, y déposa un baiser. Je m’en souviens bien, parce que jamais personne ne m’avait embrassée de la sorte, avec autant d’énergie et de ténacité, inscrivant presque son empreinte sur ma joue potelée. Ce n’était pas un baiser comme les autres,  ces autres qui m’effleuraient à peine, bonjour petite, que tu es mignonne, comme tu as grandi, smack, smack. Non, ce n’était pas un baiser sur la forme ; ce n’était pas ce baiser qu’un adulte donne à un enfant sans vraiment remarquer sa présence. C’était le baiser qu’un monsieur donnait à une enfant qui avait un nom, Martina. C’était un baiser personnalisé. Jamais, je dis bien jamais je n’avais été embrassée ainsi auparavant, pas même par mes parents. Cela me figea sur place. Mes yeux rivés aux siens, j’essayais de savoir à quelle race étrange il appartenait. Il m’attrapa à la ceinture, m’attira vers lui et, de sa voix veloutée, me susurra à l’oreille que j’avais quelque chose de spécial, oui, il s’était aperçu que j’avais quelque chose de spécial. Il s’appelait Damiàn, et ce soir-là, du haut de mes sept ans, je tombai pour la première fois amoureuse.

[…]

J’aspirai moi aussi son parfum, pour l’imiter et pour comprendre jusqu’à quel point une odeur bien précise peut nous faire défaillir d’exaltation. Il tarda à m’installer sur le drap blanc et, jusqu’à ce qu’il le fasse, il ne cessa de me tenir fort contre lui, de m’étreindre contre sa poitrine, de me chuchoter des mots d’amour, de me bercer entre ses bras. Je crois que c’est le moment le plus sublime de mon existence, le seul et l’unique instant d’amour sincère que j’ai vécu. Amour dans tous les sens du terme, pur et empreint d’émotion jusqu’au plus profond.
Damiàn me déposa sur la table et entreprit d’effectuer son travail avec un professionnalisme distant, comme si son objectif le rappelait soudain à l’ordre. Mais lorsqu’il me toucha entre les jambes, un frémissement, perceptible à la surface de ma peau, agita sa main, et son poignet se mit à trembler ostensiblement. Il me relâcha aussitôt et regarda sa main d’un air hébété.
«  En tant que médecin, je ne peux pas me permettre ce genre de défaillance, Martina. La vie de nos patients dépend de la fermeté de notre poignet. » ; il s’adressait à moi, mais, en réalité, il se donnait des explications à lui-même, le temps de se ressaisir de ses convulsions passagères. Puis il reprit son travail et se pencha sur mon pubis avec une assurance désormais écrasante. Il le toucha lentement, dans le moindre de ses replis, et m’annonça que l’égratignure cicatrisait correctement.
« Tu ne vas pas me passer de la salive ? lui demandai-je, inquiète et déçue qu’il ne m’ait pas encore appliqué son traitement, dont je gardais un si agréable et délicieux souvenir.
– Je devrais et ne devrais pas» répondit-il incertain.
Evasif et prudent, il se tut quelques secondes, le regard perdu dans mon entrejambe qu’il ne touchait plus.
« S’il te plaît, implorai-je, avec ma meilleure tête de gentille petite fille et appliquant mon sens de la séduction à la demande.
– Martina, tu vas finir par me tuer, je ne plaisante pas, avoua Damiàn à voix haute.
– Je ne veux pas que tu meures, affirmai-je convaincue. Je veux seulement que tu me fasses un massage de fraise avec ta langue. Pour la soigner complètement…
– D’accord, conclut-il, mais ne dis plus rien. Reste tranquille et tais-toi le temps que je te le fasse.»

[…]

Résumé :
Alors que les journaux s’apprêtent à révéler une affaire de mœurs qui ruinera sûrement sa carrière politique, Martina Iranco, ministre de l’Intérieur du gouvernement espagnol, décide d’écrire sa propre version des faits.
La jeune femme raconte la passion interdite qu’elle partagea très brièvement encore enfant avec un ami de son père, le beau Damiàn, avant de connaître d’autres dangereuses aventures sexuelles une fois devenue adulte. Martina retrace l’insatiable quête d’amour et d’affection qui l’a menée à sa perte.

Avis :
Avec une admirable densité littéraire, Lola Beccaria, s’attaque avec justesse à nos préjugés sur la sexualité et le désir féminin. Toute nue raconte l’histoire de la petite Martina qui grandit sans l’amour de ses parents. Ceux-ci la considèrent plus comme un joli bibelot décoratif que comme leur propre enfant. Alors qu’elle se pose des questions sur son corps, qu’elle aurait besoin d’être guidée et rassurée, la fillette est fessée. On lui impose le silence, on lui parle de saletés. Quant à 7 ans,  Martina tombe amoureuse de Damiàn, 35 ans, celui-ci part loin d’elle, la laissant irrémédiablement seule et blessée.
Jusqu’où peut-on aller pour être aimée quand on est une femme ? Vous le découvrirez en au fur et à mesure que Martina se dénude, au fur et à mesure qu’elle le comprend elle-même.
Toute nue est un formidable roman d’amour et de haine qui approche d’une façon très sensible les tabous les plus forts de la sexualité.

Lola Beccaria est née en 1963 ; universitaire reconnue, journaliste, scénariste, elle est aussi l’auteur de deux romans remarqués, La débutante et La luna en Jorge, qui l’ont propulsée aux premières places de la scène littéraire espagnole. Elle partage son temps entre ses projets d’écriture et ses recherches à la Real Academia espagnole.

Toute nue, Lola Beccaria, La Musardine 252 pages 9, 90 €

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