Le comte de Permission d’Orlando de Rudder

Orlando de Rudder a fait des études de musique et d’histoire. Il est docteur en littérature médiévale. Après avoir obtenu plusieurs prix pour son premier roman, La nuit des barbares, et écrit de nombreux ouvrages d’érudition, il revient aujourd’hui avec un nouveau roman, Le compte de Permission.

Extrait :

Je me nomme Bernard. Je suis né en 1566, l’année après la peste. Mon village, comme tant d’autres, exhibe à tout venant sa volonté de durer. Il se nomme Arbères, se dresse en terre de Gex, dans une baissière, non loin de Genève. Du côté du soleil couchant dominent de grands coteaux. On n’y voit que des rochers et des orties. Du côté du levant, des marécages puent. Les maisons se serrent aussi bien que des dents. Cette solidité m’a toujours paru lamentable. Par chance, la guerre a laissé quelques ruines qu’on ne rebâtira pas. Le temps s’est voulu libéral, rompant l’éternité factice des pierres ancestrales.
Les gens montrent des trognes cocasses sculptées par le vent. Ils ont la gueule en coin, mais pas dans le même sens selon qu’ils logent sur l’ubac ou sur l’adret. Si les femmes sont laides, on n’y peut pas grand-chose. Les belles s’en vont : elles connaissent la chanson. L’église ne parle qu’à demi-mot. Elle m’a semblé grande quand je ne l’étais pas.
Ma vie ne m’arrive pas à la cheville. C’est un choix de Dieu. On m’a dit fou. Ma sagesse fut toujours plus hautaine que rétive. Dès que je fus en âge de comprendre, on m’apprit la véritable créance du Christ ! Splendide présence ! Présence réelle ! J’ai pleuré en écoutant le récit de la Passion. Tant de douleur pour nous, pour moi !
Mon père me faisait garder les bêtes. De loin, on ne remarquait pas sous sourire sans lumière. Son visage d’ombre. Il ressemblait au village : fort laid de près, il devenait presque beau quand il marchait au loin. Arbères n’est supportable qu’en contrebas, vu des alpages. L’éloignement rend les choses belles. Et parfois même les gens. J’ai tant raconté ma vie qu’elle s’est embellie grâce à l’éloignement de la parole donnée. Ma vie ! Celle-ci comme celle que j’aurais dû vivre. Aujourd’hui, prêt à les quitter, j’essaie de démêler le vrai du faux. Je ne m’intéresse guère aux mensonges que j’ai proférés pour la galerie, mais à ceux que je me suis infligés moi-même. Aujourd’hui, je me veux en mémoire.
Le temps s’est parcouru tout seul ; à force de vivre comme je n’aurais jamais dû vivre, j’ai attrapé au vol des idées qui ne sont pas de ma condition. Elles se sont imposées comme des mouches. Celles qui reviennent toujours. Les tenaces d’avant l’orage !
Les gens de goût et de bien ont une supériorité sur les autres. Ils savent se divertir. Ils rient autrement que les personnes du commun. Que moi, qui ne sais plus ce que je suis. A tel point que je suis moi-même devenu un de leurs divertissements. Je ne l’ai pas voulu. Mais qu’ai-je voulu ? J’aurais dû naître bête. Je suis intelligent. Ceci me condamne à la naïveté rouée, aux sincérités successives et contradictoires. A ne plus savoir si je ressens vraiment ce que je crois feindre. J’en souffre parfois. Comme d’une molaire gâtée. Je ne pleure qu’en silence.

Avis :

Bernard Bluet d’Arbères autoproclamé comte de Permission a réellement existé. Tour à tour berger, charron, artilleur, ermite, prophète et bouffon malgré lui à la cour de Charles-Emmanuel de Savoie puis à celle d’Henri IV, le comte de Permission a laissé une œuvre littéraire importante que ses protecteurs nobles ont écrit sous sa dictée, notamment un recueil, Intitulation, recueil d’une centaine d’opuscules autobiographiques contenant des visions, des paraboles religieuses et des jongleries étymologiques.

Orlando de Rudder est devenu, le temps d’un roman, le comte de Permission. Exubérant, contemplant le pouvoir, les hommes et les femmes avec une intelligence amusée, de Rudder signe un roman qui dévoile son amour des mots et de la provocation. Une œuvre d’art qui fera que vous n’oublierez jamais Bernard Bluet d’Arbères, comte de Permission.

 

Le comte de Permission, Orlando de Rudder, JC Lattès 312 pages 18 €

 

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