L’invention de la culture hétérosexuelle de Louis-George Tin

Maître de conférences en lettres à l’université d’Orléans, Louis-George Tin a dirigé le Dictionnaire de l’homophobie aux Presses universitaires de France en 2003.
Spécialiste des questions de sexe et de genre, il préside depuis 2004 le comité IDAHO qui organise chaque année la journée mondiale de la lutte contre l’homophobie, célébrée dans plus de 50 pays à travers le monde. Par ailleurs, il est aussi le cofondateur du Conseil représentatif des associations noires (Cran)  et le président du Centre des mémoires lesbiennes, gaies, bi et trans de Paris, et dirige la collection “Sexe en tous genres” chez Autrement.
Ses engagements ont été couronnés à travers le monde par plusieurs prix de défense des droits de l’homme.
Fin 2008 paraissait L’invention de la culture hétérosexuelle, premier volet d’une future trilogie.

Résumé :

Le monde qui nous entoure est tout entier obsédé par l’imaginaire du couple hétérosexuel. Les contes de l’enfance, les magazines des adultes, le cinéma et la télévision, la publicité et les chansons populaires, tout célèbre à l’envi le couple de l’homme et de la femme. C’est un empire invisible, la nature la plus «naturelle».

Extraits :

[…]

Par ailleurs, du point de vue de la méthode ici mise en œuvre, on remarquera sans doute que j’ai adopté une perspective globalement androcentrée. Outre le fait que je sois un homme (ce qui est un début d’explication, je présume), deux séries de raisons motivent ce parti pris : d’une part, j’ai essayé de montrer le développement d’une culture hétérosexuelle qui fut de fait construite par et pour les hommes, dans une société où la femme ne pouvait être qu’un objet, fût-ce un objet à célébrer. Au fond, le plus souvent, la culture hétérosexuelle s’est construite avec la Femme, mais sans les femmes, et c’est cette vision androcentrée, justement que j’ai tenté de restituer.

[…]

On pourrait aussi se demander dans quelle mesure l’éthique laïque républicaine n’a pas également pris le relais de l’éthique chrétienne : les hussards noirs de la Républiques succédèrent aux soutanes noires du clergé, mais imposèrent aux élèves et aux enseignants une austérité morale toute à fait comparable à certains égards, notamment pour les femmes ; et la « mission civilisatrice » dont parlait Jules Ferry n’était pas sans rapport avec la morale des « missions » chrétiennes dans les colonies. On pourrait encore se demander si l’opposition entre homosocialité et hétérosexualité ne demeure pas très présente dans les codes qui définissent la masculinité d’aujourd’hui : en effet, ne se fondent-ils pas sur une série d’injonctions contradictoires qui poussent les garçons puis les hommes à la fois vers l’homosocialité (à condition de ne pas « sombrer » dans l’homosexualité) et vers l’hétérosexualité (à condition de ne pas « sombrer » dans l’efféminement) ? N’est-ce pas ce dispositif paradoxal qui pousse ordinairement les hommes hétérosexuels à se sentir mieux avec leurs copains, tout en préférant les filles, et qui conduit beaucoup d’hommes homosexuels à se sentir mieux avec les filles, tout en préférant les garçons ? Il faudrait creuser tout cela…

[…] 

Avis :
L’invention de la culture hétérosexuelle est, à mon avis, le premier livre qui traite du sujet.
Alors qu’aujourd’hui, en Occident, le couple homme-femme est la norme dans les représentations culturelles, il suffit de se pencher sur l’Histoire pour comprendre que cette place éminente n’a pas toujours existé.
Ainsi, dès lors qu’à partir du XIIème siècle, l’amour courtois s’est développé, les groupes dominants tels le clergé, la noblesse et le corps médical ont développé tout un tas de stratégies pour résister et s’opposer à cette hétérosexualité. Chacun avec ses propres raisons, bien entendu.
Si Eric Fassin dit que « l’hétérosexualité n’est pas normale, elle est normée », Le Petit Robert persiste à porter un jugement en proposant ces définitions : Hétérosexualité : sexualité (considérée comme normale de l’hétérosexuel). Hétérosexuel : qui éprouve une attirance sexuelle (considérée comme normale) pour les individus du sexe opposé.
Emettre ces définitions, n’est-ce pas imposer un jugement en laissant supposer aux lecteurs que l’homosexualité est anormale puisque désignée par le dictionnaire comme étant le contraire de l’hétérosexualité ? Heureusement, en 2008, le Robert de Poche indiquait pour hétérosexuel : qui éprouve une attirance sexuelle pour les individus de sexe opposé.
Au travers de cette étude, Louis-George Tin nous entraine dans un voyage fascinant : celui de notre propre histoire, que nous soyons homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel, mais aussi l’histoire de la place des femmes et celle de la sexualité dans la société.
A lire absolument.

 

L’invention de la culture hétérosexuelle, Louis-George Tin, Autrement 201 pages 20 €

Observatoire de l’hétérosexualité, blog de Louis-George Tin et Ariel Martin Pérez

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