I’ll go crazy tonight

Les bouleaux et le mélèze encore parés de jaune d’or narguent le frêne et les érables déjà nus. Sa nuit a été entrecoupée de rêves où l’eau finissait par tout recouvrir. Voilà ce qui arrive quand on a couru à la dernière séance d’un petit cinéma de quartier pour y regarder 2012* ! Tout ce que son esprit encombré avait pu y glisser d’autre s’était éclipsé dès que Scribe avait ouvert les yeux.

L’album de Matthieu Boré à peine achevé, quelqu’un s’empresse de le remplacer par le best of de Snow Patrol. Scribe blague quelques minutes à propos des paroles d’une chanson de Boxon, encore un groupe de bébés armés de guitares, et la journaliste fuit sous la douche. Sous l’eau chaude, Scribe se repasse la liste des choses à expédier.

Hier en soirée, elle avait joué les salopes de service en refusant des demandes d’ajout via Myspace, non sans avoir auparavant envoyé un mail explicatif. Autant rendre service à ceux qui pensaient être la star de demain alors que leurs voisins rêvaient régulièrement de les crever derrière leur rideau de douche tellement ils chantaient faux.
Quand elle avisait le look que certains se donnaient pour paraître artiste, il lui arrivait de se souvenir de ceux qu’elle avait adoptés adolescente. Très peu en fait, puisqu’elle avait vite opté pour le port de jeans ou de velours à fines raies qu’elle customisait à tout va. Repris à la machine à coudre, les pantalons devenaient aussi ajustés qu’une seconde peau. Ensuite, ou elle dessinait au stylo bille sur les cuisses et sur les fesses ou elle épinglait sur le devant des jambes toute une ribambelle de badges en plastique qui déclamaient divers slogans. Avec ses longs cheveux noirs, sa frange trop grande et son rimmel au trait épais, sa besace militaire – sur laquelle elle avait reproduit le logo des Stray Cats et griffonné en lettres majuscules AIME MOI LE CIEL T’AIDERA –  et ses chemises de grand-père qu’elle portait largement décolletées ou ses maxi tee-shirts Achille Talon, elle avait un look qui détonait au milieu des bourgeois portant pantalons à pli, nœuds-nœuds dans les cheveux et cartables en cuir.

Plus tard, Scribe avait mangé un reste de pizza alors que sa jeune compagne zappait des Experts au match de foot France/Irlande. Les Français portaient des tenues de tafioles mais Anelka avait marqué le premier but. Scribe se souvenait de lui sans barbe et avec une peau plus foncée. Elle devait confondre !
Elle lisait Hécatombe de Nada en gardant un œil sur sa montre. Aucun de ses amants ne lui ferait signe ce soir. Ça l’agaçait autant que ça la libérait. La semaine avait été éprouvante nerveusement et celle qui s’annonçait le serait tout autant. L’interview de Dombasle avait été annulée. Scribe se demandait encore pourquoi elle l’avait acceptée. Pour voir Paris en habits de fête ? Ou pour le revoir, lui ? S’il n’avait pas fallu qu’elle prenne le volant, elle aurait bu. Plus que de raison. Ça aurait stoppé net la ronde des mots qui tournaient dedans sa tête. A en devenir dingue ! Entre les idées qui fusaient pour ce manuscrit en cours, celles qui se dessinaient de plus en plus nettement pour le prochain, les futurs entretiens à peaufiner, les réunions à préparer, les soirées auxquelles se rendre et les autres à éviter, tous ceux qui tentaient de l’approcher et qu’elle rembarrait, ceux qu’elle aimerait plus demandeurs et qui étaient occupés ailleurs… De quoi se décapiter, oui !
L’heure de la séance était arrivée juste à temps. Un film bourré d’effets spéciaux et de clichés, rien de tel pour se vider la tête. Scribe se voulait moine bouddhiste en pleine méditation ou dans un bar noir et rouge, en binôme, mode chasseurs de proies des deux sexes. « Quand je te dis que je vais finir cernée par une foule d’homos ! » « Trouves-en un sexy et bi pour qu’on s’amuse. » Elle avait souri au souvenir de cette conversation qui arrivait à la fin du film. Les trois arches rescapées flottaient sur une mer qui recouvrait la Terre entière, sauf l’Afrique. Comme quoi, tout n’était que recommencement. Elle s’était levée dans les premières et, en bas des marches, dehors, avait allumé une clope. Sa première depuis des jours.
I’ll go crazy if I don’t go crazy tonight**

Romane Bohringer et Cyril Collard, Les Nuits Fauves

Romane Bohringer et Cyril Collard, Les Nuits Fauves

A une époque, Bono chantait New Year’s Day et Didier, un de ses potes, portait un pantalon rouge vif aux motifs léopard, un blouson de cuir noir, une longue chaîne en guise de ceinture, une multitude de piercings et des rangers. Sa tête était surmontée d’une crête qui affolait toutes les mémés croisées sur le trottoir lorsqu’en bande, ils allaient au troquet du coin. Vincent tentait de garder sa blonde par tous les moyens, Thierry riait de leurs blagues débiles, Nini n’était pas encore enceinte et Reinhold se remettait plus vite du divorce de ses parents que de son retour en France, Djibouti lui manquait trop. Scribe embrassait Valérie à pleine bouche comme elle embrassait Christophe ou Dominique. Hervé voulait l’épouser quand ils seraient adultes, Nathalie venait juste d’avorter et Christelle n’avait pas encore été tuée par ce chauffard. Emmanuel rêvait encore de venir habiter à côté de chez elle et Jean-Luc lui manquait terriblement. Scribe pensait déjà à habiter dans une grande maison avec plusieurs personnes et ne voulait surtout pas que quelqu’un tente de lui imposer la monogamie.
Que lui restait-il de cette époque ? Beaucoup. Jusqu’à cette tête de mort qu’elle arborait encore à son oreille. Et son envie de toujours sauter les barrières qui se retrouvaient devant elle. Mais pas avec n’importe qui. Non, pas avec n’importe qui.  

Les dernières images des Nuits fauves** disparaissent de l’écran. Finalement, elle est comme Cyril. Elle voue une passion au fauvisme.

*2012, film de Roland Emmerich
**I’ll go crazy if I don’t go crazy tonight, No Line On The Horizon, U2
***Les nuits fauves, film de Cyril Collard

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