Hécatombe de Nada, la détonation noire

Nada se définit lui-même comme un bon à rien. Cet ex-junkie écrit la nuit et travaille au Ministère de la Santé le jour. Son éditeur indique que ce passionné de littérature noire est un transfuge du slam où il officie sur scène avec le groupe Spoke Orkestra ou avec Scopene Horrible lors de performances telle que Né(e)s pour Mourir (projet littéraire, visuel et musical). En fait, Nada vient de publier Hécatombe, son premier roman, aux éditions Baleine, dans la collection Baleine Noire. Evidemment.

Extrait :

La fraction attendait Maxence à 18 heures précises. Le groupuscule était au grand complet. Hector se chargea de lui présenter le reste de la bande.
César, originaire de Naples, dont le grand-père avait fait partie des chemises noires et que tous appelaient Le Duce, était un Méditerranéen filiforme et dégingandé. Auditeur inconditionnel des Ramones, il faisait preuve d’une violence proportionnelle au nombre de tubes de colle qu’il sniffait après les avoir vidés dans un sac plastique.

Bruno, que tous nommaient Brutus, devait peser plus d’un quintal pour un mètre quatre-vingt-cinq. Sa surcharge pondérale n’en faisait pas le combattant le plus vif, mais sa force lui permettait d’estourbir entre ses bras les adversaires qu’il envoyait, sonnés, valser au sol où il les achevait à coups de Doc Martens coquées.
Venaient ensuite deux figures mythiques du clan. Nono, de son prénom Nordine, fils de Harki. Opposé à l’indépendance de l’Algérie, il vouait à tout ce qui pouvait de près ou de loin avoir un rapport avec le Maghreb une haine fanatique. Lançant des bordées à la vue du moindre Arabe, il n’hésitait pas, quand les circonstances étaient favorables, à les rosser sans retenue.

Bébert, ami de longue date de Nono, s’appelait en réalité Albert Cohen. Il était juif et détestait l’islam. Dans ce microcosme où il avait la dimension d’une légende vivante, ses coups de poings et de tête quasiment imparables lui avaient valu sa place au soleil parmi les plus irréductibles antisémites. A la différence des autres, qui avaient faute de moyens essentiellement recours à l’alcool, à l’Eau Ecarlate ou à l’éther, il était, s’y adonnant quotidiennement, dépendant à l’héroïne.

François-Xavier, brillant diplômé de sciences politiques, s’était lui aussi accroché à la poudre, mais derrière les murs des immeubles de pierre de taille du 16e arrondissement. Il ne risquait pas, aficionado de soirées huppées, d’y côtoyer qui que ce fût appartenant à l’extrême-droite populiste. Qui plus est, son homosexualité flagrante ne lui aurait pas permis d’être admis dans ce cercle restreint. Il avait pour cela fallu qu’il passe par la prison. Précocement toxicomane, connecté avec un fournisseur en gros, il approvisionnait en héroïne nombre de ses partenaires de défonce. Son trafic dura jusqu’à la mort par overdose de l’un de ses clients. La police ouvrit une enquête, procéda à quelques interpellations dans l’entourage de la victime et, de fil en aiguille, remonta à François-Xavier, qu’une commission rogatoire l’autorisant à perquisitionner à son domicile lui livra en possession d’une quinzaine de grammes de blanche.
Accablé par les dépositions d’une dizaine de fils de bonne famille, parmi lesquels figurait son boy friend du moment, il écopa de plusieurs années de réclusion. Son statut social ne le prédestinait pas à l’univers carcéral. Il partagea en préventive la cellule de trois Africains, récidivistes endurcis, eux-mêmes incarcérés pour revente et usage de stupéfiants.
Les Nubiens en firent leur bonne à tout faire, l’humilièrent et le violèrent à tour de bras. Harassé, il se trancha les veines pendant qu’ils étaient descendus en promenade. Le surveillant, ouvrant la porte de la cellule, l’y trouva tout sourire en train de se vider de son sang. Evacué d’urgence, transfusé in extremis, échappant de justesse à la mort, il se jura alors, que plus un Noir ne le toucherait de son vivant.
Des membres d’Ordre et Chaos, il était sans doute le plus féroce et le plus cruel. Sadique et calculateur, il contraignait les proies du gang à manger les excréments des chiens ou des clochards ramassés sur les trottoirs par Brutus ou César. Déféquant parfois lui-même, il forçait son bouc-émissaire à déglutir ses propres matières fécales et ne manquait pas de lui signifier sa condition de bête de somme conçue pour trimer sous le fouet dans des plantations de coton.
Durant ces exactions paroxystiques, Lucrèce, activiste féminine de la troupe, munie d’une caméra numérique, filmait les scènes de débauche. François-Xavier, qui les archivait méticuleusement, les visionnait quand les démons hantant sa mémoire le torturaient. Il s’injectait alors une dose de smack et savourait l’un des DVD qu’il avait montés à partir des images compilées par sa sœur spirituelle.

Lucrèce, égérie de la fraction, se revendiquait aryenne à l’état pur. Ses cheveux blonds non peroxydés étaient coiffés en chignon. Ses yeux d’un vert limpide et transparents avaient l’éclat de deux émeraudes. Ils en avaient l’attrait machiavélique.
Son visage, avec un je ne sais quoi d’angélique, émut Maxence dont elle remarqua la gêne. Elle-même fut bouleversée – bien qu’elle ne comprît pas comment Hector et Gaspard avaient pu l’intégrer à la fraction – par ce benêt timide. Lisant à livre ouvert dans l’âme de ce novice qui n’avait de toute évidence aucune expérience de l’ultra-violence en milieu urbain, elle décida aussitôt de le prendre sous sa protection et de l’initier aux rites du groupe.
Tête pensante de la bande, aux côtés d’Evil Skin qui n’assistait pas au match de ce soir, elle avait pris les rênes de la fraction après que Mad Mike, son ex-amant responsable de la profanation d’un cimetière juif, se fut réfugié en Angleterre afin d’échapper aux quatre années de prison qui l’attendaient en France.

Résumé de l’éditeur :

Lucrèce graphiste free lance, Maxence puceau désœuvré, Evil Skin néonazi cocaïnomane et l’ensemble des hooligans de la fraction Ordre et Chaos étaient déterminés à aller jusqu’au bout de leurs terrifiantes convictions.
Mûrs pour l’irrémédiable, il ne leur restait qu’à métamorphoser leurs dérives en une sanglante et fanatique apothéose.

Avis :

D’emblée je vous dirai que ce roman est interdit aux mineurs. Il est aussi interdit aux adultes adeptes des lectures bisounours. Bref, Hécatombe est dangereux.

Dès les premiers mots, vous vous recevez un shoot qui vous tient la tête autant qu’il vous saisit par les tripes et par les couilles. Vous êtes pris. Et le pire est que vous en redemandez. Avec Hécatombe, l’addiction est là. Quoi ces personnages sont de véritables bêtes assoiffées de drogues et de sexes ? Quoi ils ont perdu tout sens commun et transgressent tous les tabous ? Qu’importe ! Vous voulez connaître la fin de leurs routes. Parce que, ce n’est pas possible autrement, n’est-ce pas ? Leurs vies vont bien se fracasser quelque part. Et vous serez là, mateurs avides.

A côté de ce roman, Hooligans (film de Lexi Alexander) ou Fight Club (film de David Fincher) sont des œuvres pour fillettes. Hécatombe est une véritable descente aux enfers à l’écriture ciselée autant que politiquement incorrecte. A déguster sans modération.

Hécatombe, Nada, Editions Baleine 255 pages 13 €

 

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