Joujou d’Antoine Madard

Antoine Madard signe ici son premier roman érotique, Joujou.

Prisonnière de sa ceinture de chasteté, Joujou a pour obligation d’écrire jusqu’à la fin l’histoire des 20 ans d’assujettissement que son Maître lui a généreusement accordés. Une fois cette tâche achevée, il décidera du reste.

Extraits :
1

Cher Maître,

Maintenant j’écris. Je Vous écris, Maître, puisque telle est Votre volonté. Votre dernier ordre. Depuis le soir de ma terrible répudiation.
Vous n’appeliez plus depuis quinze jours. Je venais d’avoir 38 ans. Ou plutôt 20 puisque ma naissance remonte à la date de notre rencontre. Avez-Vous choisi ce jour pour me rappeler à Votre service ? Une seule sonnerie de téléphone et je savais qu’il me fallait me rendre au plus vite à Votre domicile. Depuis quinze nuits cette sonnerie ne retentissait plus. Etais-je définitivement répudiée ou s’agissait-il encore d’un jeu ?
Ce soir-là, enfin un signal. Un appel sec qui résonne au fond de mon ventre. Au-delà de cette unique sonnerie, en pleine nuit, les frontières de mon corps, mon assujettissement total à l’inconnu qui m’attend et qui Vous appartient comme Vous appartient ma destinée. Ce soir-là, le téléphone a sonné. Quelle heure était-il ? Peu importe, mes heures sont les Vôtres.
En marchant dans la nuit je ne craignais rien car tout était possible depuis quinze jours sans Vous. Me revint alors en mémoire Votre désir formulé, il y a plusieurs semaines déjà, de me répudier en public. Ce jour-là, n’aviez-Vous pas revendiqué Votre droit de vie et de mort sur ma personne ? Qu’il n’est pas interdit de tuer son chien, sa chienne ? Voire de payer un spécialiste pour exécuter cette mission ?
Ce soir-là, agenouillée et yeux baissés devant Vous, j’avais répondu « Oui, Maître » une nouvelle fois. Peut-on dire non à Son Maître ? Ma vie est devenue la Vôtre depuis si longtemps. Ma vie, la mienne. Quelle mienne ? Morte, oubliée, abandonnée avec acceptation depuis le jour de notre rencontre, il y a 20 ans. J’étais entrée volontairement dans les ordres, Vos ordres.
Ce soir-là, une nouvelle fois j’ai marché vers Vous. Cela ne m’était pas arrivé depuis quinze jours. Une éternité. Un temps de supplice et de torture incomparable aux mille souffrances dont je Vous suis redevable depuis vingt ans. Maître, j’ai connu par Votre pensée, l’adoration de l’humiliation. Par Votre emprise, le bonheur de remplacer le Vôtre, d’être Votre bonheur. Etiez-Vous si malheureux ? Je ne sais pas.
Ce soir-là, Vous m’avez infligé le pire. Extraire, extirper tout ce qui de moi était Vous, tout de ce qui de Vous est en moi. Vous m’avez jeté un dernier os : écrire l’histoire de mes vingt ans de service, tel est mon âge car, je Vous le répète, ma naissance remonte au premier jour de notre rencontre. Les années précédentes n’ayant jamais existé, il était logique que les suivantes, faisant suite à ma répudiation, soient gommées à leur tour.
Vous exigez donc le récit interminable qui m’amènera à vivre recluse dans cet appartement,  doré certes, où Vous m’enfermez. Un étage au-dessus du Vôtre.
Je Vous donnerai ces lignes. Je Vous les dois.
Selon Vôtre exigence, je tâcherai de bannir toute vulgarité mais, et faites-moi donner du fouet à volonté, certains mots ne pourront être évités. Je Vous en demande à la fois le pardon et le châtiment.

2

Ce soir-là, après avoir sonné, je me suis comme d’habitude agenouillée sur la règle en fer posée en permanence, du moins à chaque fois que Vous me convoquez, sur le seuil de Votre porte.
Je me tenais tête baissée selon Votre enseignement et Vous jure, Maître, n’avoir jamais failli à cette loi. Une demi-heure passa avant l’ouverture de la porte. Je me souviens d’avoir attendu plus longtemps.
Voyez-Vous, ces centaines d’heures, vécues à ne contempler que ses propres genoux posés sur le froid du métal qui entre peu à peu dans la chair, m’ont offert l’apprentissage à la fois du temps et de mon corps. Peu à peu la douleur se fait chaleur. Le bourdonnement des oreilles produit une excitation intense allant s’amplifiant au rythme du cœur qui bat de plus en plus vite. Le mal devient bon et il me faut avouer qu’il m’est souvent arrivé de jouir dans ces moments d’attente.
La porte s’ouvrit et l’extrémité d’une cravache se posa sur mon menton, le forçant à se relever. Je vis une belle jeune femme, inconnue jusqu’alors. Je vis surtout un regard dur et froid, comme trempée dans l’acier de la règle sur laquelle tremblaient mes genoux.
En contre-jour, je découvris une chevelure teintée d’un bleu étrange. Son visage, non fardé, était très pâle.
Ma position m’obligeait à n’apercevoir qu’une silhouette élancée, l’arrogance d’une poitrine ferme et une bouche ironique. La cravache cingla ma joue gauche.
– Regarde-moi !
Sa voix était sèche. Elle signifiait le pouvoir.
Maintenant je savais, il s’agissait de ma remplaçante. Mon Maître m’avait remplacée par une nouvelle esclave. Une jeune qui ne tolérera pas mon existence passée.
Un autre coup violent fut porté sur mon autre joue. Je savais qu’il ne me fallait ni résister ni vaciller.
– Dégrafe !
Je quittai son regard, ses seins fermes, remarquai à peine une cicatrice récente sur son ventre et me dépêchai de faire glisser la fermeture-Eclair cousue sur le devant de sa jupe noire. Une fois le tissu tombé, je découvris un sexe imberbe, parfaitement rasé.
Pareil au mien.
Pardon, Maître, à celui que vous m’avez offert. Mon sexe, le Vôtre. Tout mon corps, le Vôtre.
J’eus à peine le temps d’apercevoir une hanche fine, les rondeurs d’un fessier solide et cambré et le début d’une paire de cuisses taillées pour exciter la jalousie que déjà un troisième coup de cravache, le plus violent de tous, était porté sur mon dos.
Elle écarta ses cuisses et m’ordonna d’écarter ses lèvres. J’obéis et, mue par l’ordre que je pressentais, j’y glissai ma langue. Aussitôt ses deux mains me repoussèrent et je me retrouvai sur le dos.
– Qui t’a ordonné de me lécher ?
Je reçus un nouveau coup de cravache, sur le ventre cette fois.
Allongée sur le dos, je la vis avancer, jambes écartées au-dessus de moi. Mes doigts écartèrent deux lèvres gonflées.
– J’ai reçu l’ordre de t’accueillir !
Puis je ne vis plus rien. Une giclée d’urine me brûla les yeux tandis qu’un liquide chaud m’inondait le visage. Elle me tira les cheveux que je porte longs.
– Approche et ouvre ta bouche !
J’ai dû boire l’abondance et la chaleur âcre de son urine, en lécher jusqu’à les dernières gouttes.
– Nettoie encore et ensuite tu auras le droit d’y enfoncer ta langue.
Je m’exécutai tout en recevant de nombreux coups de cravache. Lorsqu’elle eut enfin joui, que mon visage, ma bouche, mon menton furent couverts de son foutre, que mon sexe suintait, elle me tira à nouveau par les cheveux et m’ordonna de m’essuyer le visage avec le corsage que je portais.
– Espèce de dégueulasse ! Je veux que tu sois nickel pour me lécher le cul.
Ce furent ses mots, Maître. Une fois propre, j’attendis qu’elle se mette à quatre pattes devant moi puis je glissai, selon ses ordres qui étaient les Vôtres, ma langue dans son anus. Elle poussa un grand rire et déféqua subitement dans ma bouche et sur mon visage. Il en tombait sur le sol. Toujours en riant, elle se releva, utilisa ma chevelure pour se torcher.
Maître, je ne peux rien contre le vocabulaire…
Elle m’obligea ensuite à manger la déjection qui souillait le seuil de Vôtre appartement.
– Maintenant tu peux entrer.
A l’entrée de Votre appartement m’attendait la laisse posée en permanence à une patère. Je m’en suis emparée machinalement. Vous m’aviez tant inculqué ce réflexe… Je la passai autour de mon cou et la tendis à la femme.
– A quatre pattes, chienne !
De cela aussi j’avais l’habitude.

[…]

Un homme est arrivé. Il m’a fait mettre à genoux. La fellation terminée, il est reparti en sifflotant.
Un second s’est présenté, m’a ordonné de me mettre à quatre pattes, de relever moi-même ma jupe et de lever le cul très haut. Il m’a sodomisée et s’en est retourné après avoir exigé que je lave son sexe avec ma langue.
J’ai encore attendu.
Deux hommes et une femme ont fait leur apparition. Je fus prise en sandwich par les hommes tandis que la femme me pressait la bouche entre ses lèvres rouges, humides, chaudes et asphyxiantes jusqu’à ce que son jus explose dans ma gorge coule sur le menton tandis que les deux hommes m’inondaient de sperme. Je criai de jouissance.
Maître, Vous me l’avez inculqué : ma jouissance importe peu. Je ne suis qu’un corps, un objet formé, éduqué pour servir. J’ai pourtant joui.

Avis :

Joujou est un roman de la littérature SM contemporaine de la même veine que Dolorosa Soror (Florence Dugas) ou le fameux Histoire d’O (Pauline Réage). Le lien de Vanessa Duriès, livre terriblement creux aux passages érotico-naïfs qui tombent comme un cheveu dans la soupe, pour moi ne compte pas. Il n’est donc pas à mettre sous tous les yeux et sera réservé à un public adulte.
Certains y verront l’apologie de la torture, laissons-les à leurs œillères. Car au-delà de la grille de lecture des années 2000 qui voient le sadomasochisme comme un type de pratiques sexuelles institutionnalisées destinées à pimenter une vie de couple, Joujou est avant tout la confession d’une femme qui veut appartenir à un homme, corps et âme, un homme auquel elle voue un amour démesuré. Si quelques scènes décrites sont ultra-violentes, j’y vois surtout des délires puissants – proches de la transe -, et excitants, délires qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un certain Sade. Le fait que ce roman soit écrit par un homme le rend encore plus troublant.

Joujou, Antoine Madard, éditions Blanche 155 pages 16 €

 

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