Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais de José-Louis Bocquet

José-Louis Bocquet, entré en littérature dans la mythique Série Noire n’est plus vraiment à présenter. Il a publié de nombreux romans dont Cutter Killer et Les chênes rouges.
Pour toutes celles et ceux qui l’auraient « raté », je vous passe la biographie officielle : « Né à Neuilly en 1962, José-Louis Bocquet a longtemps vécu en Bretagne et partage aujourd’hui son temps entre Paris et Bruxelles. Passionné de bandes dessinées depuis toujours, il a créé un fanzine, participé à de nombreuses revues, écrit les scénarios de plusieurs albums et est aujourd’hui éditeur pour les Éditions Dupuis. L’écriture reste pourtant sa priorité et le polar « son » genre. »

Extraits choisis :

Ce matin-là, j’ai été réveillé par le soleil. Notre chambre donnait à l’est sur le pré haut et nous étions toujours les premiers à savoir si la journée se ferait avec le soleil, la pluie ou la grisaille, la sueur, la boue ou le froid. Il n’y avait pas de rideaux dans notre chambre, il n’y en avait jamais eu. Juste une paire de volets que nous ne fermions jamais, sauf l’hiver, la mère y tenait, contre le froid. Mais dès qu’elle avait refermé notre porte, j’allais les rouvrir. J’avais toujours fait ça, pour Gus. Quand il était petit, il avait peur du noir, la nuit. Avec les étoiles et la lune au-dessus de lui, il se sentait mieux. On doit comprendre ce genre de choses entre frères. On doit s’épauler, se soutenir. C’est ce que nous avions toujours fait, Gus et moi. Son nom entier c’était Gustave. Les gros malins l’appelaient Gugusse, et les autres, Gus.
Quand elle était jeune, il y a très longtemps, la mère avait eu un « accident » et les médecins lui avaient dit qu’elle ne pourrait plus avoir d’enfants. Pour le père, c’était la catastrophe, il avait besoin de fils. Ils avaient bataillé dur pour en trouver deux. Gus et moi.
On était arrivé tous les deux le même jour chez le père et la mère. On était des bébés. On n’a pas de souvenir d’avant la ferme, ni l’un ni l’autre. Personne ne savait d’où on venait et les gens de l’orphelinat pensaient qu’on avait dans les douze ou treize mois. Tous les deux. D’ailleurs, c’est la même date de naissance sur notre carte d’identité. On était jumeaux devant la loi et les hommes. La seule différence entre nous, c’est que Gus était noir.

In Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais

– Tu connais Saïda ?
– Qui ça ?
– Saïda.
– J’en connais des centaines, des Saïda.
– Il y en a une que tu connais mieux que les autres…
– Laquelle ?
– Elle a les yeux verts.
– C’est pas ce que je regarde en premier chez une fille…
– Joue pas au rigolo…

Le message disait : « RDV à 20 h. comme l’autre fois. Saïda. » Je ne l’avais pas revue depuis ce jour-là. Je peux même dire que j’essayais de ne plus penser à elle. Et grâce à Katia, celle du bloc B, j’y étais presque arrivé.

– La Saïda que t’as emmenée sur les Champs, au cinéma…
– Ah ouais, celle-là…
– Tu te souviens, maintenant ? Vous êtes allés voir quel film ?
– Star Wars, un truc comme ça…
– T’es pas certain ?
– Je vois trop de film.
– Elle était assise à côté de toi, Saïda
– Oui, mais je ne l’ai pas touchée !
– Pourquoi ?
– Elle voulait pas. elle faisait sa vierge, alors qu’il y avait bien le noir et tout…

En fait, après ce qui s’était déjà passé, ce que je pensais vraiment, c’était que j’avais la honte de me retrouver en face d’Elle. Seul à seule. Si j’avais mieux cherché, en fouillant profond, j’aurais peut-être trouvé la PEUR. Mais un vrai lascar n’a peur de rien. Et surtout pas d’une femme. Sauf de sa mère.

– Tu l’as rencontrée où, Saïda ?
– Sur la dalle…
– T’étais tout seul ?
– Non, j’étais avec mes potes…
– Où ça ?
– Sur un banc.
– Vous faisiez quoi ?
– On attendait.
– Quoi ?
– Que ça se passe…
– Et Saïda ?
– Elle passait.
– Toute seule ?
– Avec une petite grosse que je connais qui connaît ma sœur.
– Elles venaient d’où ?
– Elles sortaient du bahut, je crois. Elles avaient des livres.
– Tu vas pas à l’école, toi ?
– J’ai passé l’âge, plus personne peut m’obliger à ça !

In Saïda

Avis :
Dix nouvelles qui vous claquent la tête et vous explose le coeur comme un bon coup de bambou.
Dix nouvelles qui vous mettent des images plein la tête, de celles qu’on voit tous les jours mais qu’on voudrait oublier. A cause du noir. A cause du dérapage fatal.
Et José-Louis Bocquet nous visse la tête, là, juste là, avec force et émotion.
A l’origine, ces nouvelles ont été publiées entre 1998 et 2008 dans des revues ou des ouvrages collectifs. Elles ont été remaniées pour cette présente édition.
On ne boude pas son bonheur : on court l’acheter ou on se le fait offrir.

Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais, José-Louis Bocquet, Le Masque 253 p. 6 €

 

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