L’Entrevue de Saint-Cloud, Harold Cobert

Résumé
Le 3 juillet 1790, Marie-Antoinette rencontre Mirabeau lors d’une audience secrète.
Le 16 octobre 1793, la reine aura la tête tranchée…

Extrait

3 juillet 1790
Le jour se lève sur le château de St Cloud. Les jardins s’étirent dans la fragilité de l’aube. Au loin, Paris émerge timidement de la pénombre. Tout semble étrangement calme.
A peine une année s’est écoulée, mais elle a compté plus qu’un siècle entier. Depuis l’ouverture des Etats généraux, le 5 mai 1789, ce sont tous les fondements de l’ancienne monarchie qui ont été jetés à bas : fusion des trois ordres en Assemblée nationale, prise de la Bastille, abolition des privilèges, proclamation des Droits de l’homme. Seule l’autorité du roi a résisté à ce raz-de-marée réformateur. Si le monarque partage désormais son pouvoir avec une assemblée, il peut opposer un veto aux décisions parlementaires. La couronne demeure un fondement du nouveau régime ; oui, mais pour combien de temps ?
Marie-Antoinette quitte l’embrasure de la fenêtre. La nuit a été courte et agitée. Même le sommeil a fini par la délaisser. Elle s’assoit à sa coiffeuse. Son teint est fade, ses rides plus affirmées, plissures de la peau où sont gravées les inquiétudes et les angoisses. Son regard est moins lumineux, semblable à une chandelle achevant de se consumer. La reine démêle machinalement ses cheveux avant son entrevue avec « le monstre ».
«  Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau », avait-elle répondu au comte de La Marck, lorsque celui-ci avait fait savoir aux souverains que le terrible tribun était prêt à servir la cause royale. Mirabeau, ce renégat, ce noble élu du tiers état qu’elle avait longtemps cru responsable des « grandes égorgées » d’octobre 1789. Le souvenir de ces effroyables journées lui noue l’estomac, à lui donner un haut-le-cœur.
Pourtant, dans quelques heures, elle sera face à Mirabeau.

Mirabeau termine d’étaler le savon sur sa barbe naissante. Pour brouiller les pistes, il est arrivé au milieu de la nuit chez sa sœur, à Passy, après une orgie monumentale dans son hôtel particulier, rue de la Chaussée-d’Antin. En se rasant, il considère la laideur d’un visage auquel ont succombé tant de femmes, et qui impose aujourd’hui un respect mêlé d’effroi à l’Assemblée constituante. Il espère que la magie opérera sur la reine.
Il faut qu’elle se rallie à ses vues pour sauver la monarchie de la tempête qui menace de l’entraîner dans l’abîme. « Le roi n’a qu’un homme, c’est sa femme ! » a-t-il écrit dans sa correspondance secrète avec les souverains. Elle seule peut insuffler quelque volonté au monarque, lui faire prendre de bonnes décisions, des résolutions fermes, et le contraindre à s’y tenir. Oui, la Première dame du royaume doit regagner sa popularité en allant à la rencontre du peuple, en se montrant comme le faisait jadis sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse.
Mais pour cela, il faudrait qu’elle ne se défie pas de la Révolution, qu’elle s’en serve activement pour asseoir plus sûrement le pouvoir et l’autorité de la couronne. Et surtout, il faudrait qu’elle lui fasse confiance, qu’elle mette enfin ses conseils en pratique !
Mirabeau essuie son visage, passe une chemise et ouvre la fenêtre donnant sur le jardin. Il inspire profondément l’air du matin mêlé au parfum des tilleuls.
Voilà bientôt deux mois qu’il conseille en secret les souverains, et pourtant rien n’a changé. La situation du pouvoir royal s’est dangereusement dégradée. S’il est payé pour ses avis, il n’est pas vendu. « Je m’engage à servir de toute mon influence les véritables intérêts du roi ; et pour que cette assertion ne paraisse pas trop vague, je déclare que je crois une contre-révolution aussi dangereuses que criminelle, que je trouve chimérique, en France, l’espoir ou le projet d’un gouvernement quelconque, sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer de toute la force publique à l’exécution de la loi », avait-il écrit dans sa note du 10 mai dernier, la première, celle qui avait scellé son entrée au service de la Cour. Ce n’était pas là le ton d’un docile serviteur. Dans sa note suivante, il avait rappelé sa position et son indépendance avec fermeté : « Je serai ce que j’ai toujours été : le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l’apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. »
Il regarde le ciel. Le temps est lourd, la journée s’annonce suffocante. Mirabeau le sent dans ses rhumatismes, cadeau de ses nombreuses années passées en prison.
Il se retourne et va s’asseoir devant un petit secrétaire. D’un geste ample et nerveux, il se met à écrire.

Avis

Décidément, Harold Cobert a le don ! Réflexion faite, il en a plusieurs. Outre le fait qu’il soit hyper sexy, il possède un sourire soleil mais, surtout, Harold Cobert sait raconter de belles histoires qui vous font vibrer le cœur et l’âme. Quoi, j’exagère ? Parce que je lis parfois autre chose que des polars ou des thrillers ? Hé ! Quand l’auteur est aussi doué que celui-ci, je tournerais les pages pendant des heures.
L’Entrevue de Saint-Cloud est un très beau roman, même si le lecteur sait par avance comment tout cela va se terminer. Et d’ailleurs, je pense que c’est ce qui fait partie du charme Cobert : réussir à nous faire oublier l’Histoire en nous contant une audience secrète qui aurait pu la faire basculer. Depuis, des questions me taraudent : Qui, de Marie-Antoinette ou de Mirabeau, possédait le plus de charme ? Lequel des deux a ensorcelé l’autre ? Pourquoi ? Pour quoi ? Après avoir écrit sa thèse, Mirabeau polygraphe : du pornographe à l’orateur politique, un essai, Mirabeau, le fantôme du Panthéon, et L’Entrevue de Saint-Cloud, Harold Cobert ne serait-il pas obsédé par Mirabeau ?

L’Entrevue de Saint-Cloud, Harold Cobert, éditions Héloïse d’Ormesson 144 p. 16 €

 

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