Elvis sur Seine de Stéphane Michaka

Extrait :

– Si, elle l’a fait.
– C’est pas vrai.
– Elle l’a fait, je te dis.
– C’est pas vrai, elle m’aurait dit.
– Bon, ben me crois pas.

Samedi 6 juin. 21h53. Champ de Mars.

Kevin, Fabio et Rémy tirent sur leurs cigarettes.
Julie tourne la tête vers Kevin, le plus nerveux des trois. S’il ment, elle le verra tout de suite. Kevin a l’air doux. Sa maman fait catéchisme le mardi. Pourquoi il traîne avec ces deux relous ?
Julie lui demande :
– Elle l’a fait, tu l’as vue ?
Rémy ne laisse pas parler Kevin.
– Attends, c’est pas un voyeur, dit-il en montrant Kevin. D’où je l’emmène dans ma chambre avec Agathe ?
– Dans ton pieu, hé, ricane Fabio.
Dans son pieu ? Julie reste bouche bée. Agathe couche pas à 13 ans quand même ? Elle couche pas avec Rémy ? Julie se demande si elle a bien fait de changer d’école. Si ses parents ne se sont pas trompés de beau quartier. Le 7ième ressemble de plus en plus à une jungle où on dépucèle avant l’heure.
– On se le fait, ce Quick ? lâche Fabio comme si Julie n’existait plus.
Les trois p’tits mecs échangent des regards. Julie flaire le complot. Dire qu’elle se voyait, il y a une heure, prendre la main de Fabio !
Elle se lève et s’écarte du banc.
– Je viens pas, moi. Faut que je rentre.
– Attends, t’es nulle. On devait passer la soirée.
– Je te vois lundi, Fabio.
« A distance raisonnable », complète Julie en pensée.
– Bon, ben à plus, dit Rémy.
Il s’éloigne avec Kevin. Si rapidement qu’on dirait qu’ils ont répété la scène. Que c’était prévu d’avance pour que Julie se retrouve seule avec Fabio.
La nuit augmente.
– Tu t’en vas vraiment ? dit Fabio d’un ton pathétique.
Pas celui qu’il aurait pris devant ses potes.
– Ouais, répond Julie. (Puis, après un temps:) Mes parents, y me laissent pas traîner comme les vôtres.
Elle se sent tout de suite conne de cette précision. Déjà qu’ils la trouvent coincée. L’autre sourit, de quoi lui ôter son air louche. Il est mignon, quand même, se dit Julie.
– Viens, lance Fabio en tapotant le banc.
Elle jette un coup d’œil alentour. Julie Talland n’est pas pour rien la rejetonne du chef de cabinet du ministre de l’Intérieur. Evaluant à 3,5 (sur une échelle de 10) la dangerosité d’une racaille du 7ième inscrite dans son collège catho, elle revient près du banc.
A cent mètres autour, elle ne voit personne. La façade de l’Ecole militaire a quelque chose d’austère et d’obsolète, un peu comme son papy avant qu’il ne se suicide au gaz dans leur maison de campagne parce qu’il n’a pas été nommé maréchal de France. Ici, ce n’est pas l’endroit le plus fréquenté du Champ de Mars. C’est même le plus sombre.
A peine elle distingue, là-bas, au pied du Mur pour la Paix, un badaud qui a tout du touriste asiatique ayant raté son car. Pas lui qui viendrait la sauver, si Fabio se prenait soudain pour Hannibal Lecter.
– J’ai pas faim, dit Fabio. T’as la dalle, toi ?
– Non, dit la jeune fille.
Elle se rassied. Dans la nuit de juin, pas un souffle. Elle entend les Converse de Fabio racler le gravier. Le blanc de ses yeux luit dans l’obscurité que c’est en est dérangeant.
– Tu sais, marmonne-t-il, si on attend trois minutes, la tour Eiffel va briller de tous ses feux.
« Briller de tous… » Julie fronce les sourcils. Quand les mecs font des phrases, méfiance. Fabio passe à 5,5 sur l’échelle de dangerosité.
– On n’a qu’à aller voir, propose-t-elle. On se met en bas.
Invite à bouger destinée à la tirer des griffes de ce pervers.
– En bas de la tour…, dit Fabio mystérieusement.
Il ne bouge pas d’un pouce.
Elle se redresse. Derrière les vitres du Mur pour la Paix, le badaud n’est plus seul. Une silhouette s’est approchée de lui.
Julie repense à Agathe. D’une voix flûtée, elle s’enquiert :
– Elle a vraiment couché avec Rémy, Agathe ?
– Ouais, et pas qu’une fois.
Il expédie son mégot.
– Ah bon ? fait Julie.
Trop d’excitation dans sa voix. Elle se rassoit sur le banc, tout ouïe.
– Moi aussi, j’ai couché, dit Fabio en haussant les épaules.
– Avec qui ? demande Julie qui pense à Solen, la pute du lycée.
Celle qui a les meilleures notes en catéchisme.
Fabio hésite, puis :
– Vanina.
– Tu déconnes ?
– Nan, j’te jure.
– Tu as couché avec la pionne ?
– Ben ouais.
– Mais t’as pas le droit… Enfin, elle… T’es pas majeur.
– Elle non plus.
– Ah bon ?
– Elle triche sur son âge. Pour pouvoir être pionne.
Julie se tait. Ça fait beaucoup de secrets lâchés en vingt secondes. Et la tour Eiffel ne s’est même pas mise à briller. Qu’est-ce qu’il va lui sortir, encore ?
D’instinct, elle lève les yeux vers le Mur.
– Qu’est-ce qu’il y a ? dit Fabio.
– J’ai cru entendre…
N’y a-t-il pas, là-bas, une bagarre ? Derrière la vitre où le mot « paix » se décline en cinquante langues, elle voit un bras qui s’agite.
– Eh, fait Julie. On dirait…
Fabio saisit son menton et plaque ses lèvres sur les siennes. Une limace épileptique se faufile dans sa bouche. Julie veut repousser l’assaut, bascule. Elle ne peut pas crier tant qu’un muscle visqueux s’agite entre ses lèvres. Ses semelles quittent le sol.
Ses paupières, fermées par réflexe, se rouvrent quand elle percute le gravier. Sa chute l’a libérée de l’emprise de l’autre. Mais il agrippe la manche de sa veste en jean.
Julie ne reconnaît plus sa voix, métallique, distordue, qui hurle à Fabio :
– Mais t’es vraiment très con, toi !
Sur sa face écarlate, plus de rage que de larmes. De quoi scotcher l’imbécile, qui tente :
– Stresse pas, j’t’ai rien fait quoi, le délire mental.
Il reçoit une volée de gravier. Les yeux de Fabio piquent, à son tour de morfler.
– Trop con, putain! crie Julie.
Elle décoche deux autres fusées de gravillons. Elle se relève et, sans réfléchir, se précipite vers le Mur. Comme si le danger n’était pas là derrière, comme si Fabio était le seul péril de l’endroit.
– Vas-y, Ju’. Fais pas ta kéblo.
Il la suit à petites foulées, cherchant une phrase d’excuse. Mais il sent bien que c’est mal barré, que ça va être le Quick la queue entre les jambes.
Julie slalome entre les piliers. Quand elle atteint la première marche elle voudrait s’arrêter, mais son élan la mène jusqu’à la plate-forme.
Elle voit un homme allongé : le badaud de tout à l’heure. Il respire faiblement. Ou plutôt il expire, émettant un gargouillis où elle croit reconnaître un nom.
« Augustin… »
– Putain, Ju’! C’est quoi, ce mec ?
Fabio reste au pied du monument. Comme s’il attendait que Julie prenne les choses en main.
Sur la veste du mourant, épinglés près du cœur, Julie voit cinq pin’s à l’effigie d’Elvis Presley.
Entre les vitres surchargées de hiéroglyphes œcuméniques, la nuit s’embrase.
La jeune fille lève les yeux vers la tour. Cent lucioles azimutées s’autotamponnent, étoiles prisonnières d’une charpente d’acier, moucherons électrisés à heures fixes.
Au sommet, deux projecteurs DCA braquent leur faisceau à l’horizontale.
Comme s’ils cherchaient Fantômas par-dessus les toits.

Résumé :

Paris, 7ème arrondissement. Champ de Mars.
Une adolescente découvre le corps inanimé d’un homme d’origine asiatique au pied du Mur pour la Paix. Signe distinctif accroché à la veste de la victime : 5 pin’s à l’effigie d’Elvis Presley.
Lorsque Mona Cabriole arrive sur la scène du crime, le corps a disparu. La police se tait. L’AFP annonce le simple malaise d’un touriste. Mona flaire le scoop impossible : Elvis serait vivant !

Avis :

Auteur de pièces de théâtre, Stéphane Michaka offre une nouvelle facette de Mona Cabriole dans ce huitième opus de la série des polars rock. Dérouler un scénario avec pour décor principal la Tour Eiffel et pour musique de fond les morceaux d’Elvis, il fallait oser. Un choix qu’assume pleinement Michaka : « Et je rêvais d’utiliser la tour Eiffel pour une scène d’action – il ne faut pas laisser ça aux films hollywoodiens ! Quant à Elvis, je l’ai choisi parce qu’il incarne la jeunesse éternelle du rock, et sa part tragique. »
Dialogues bien sentis et pleins d’humour. Un Mona de plus à ajouter à votre collection !
Reste que pour l’instant, les polars plus « durs » d’Antoine Chainas (Six pieds sous terre) et de Marin Ledun (Le cinquième clandestin) et celui mélancoliquement beau de Joseph d’Anvers (La nuit ne viendra jamais) restent mes préférés.

Elvis sur Seine, Stéphane Michaka, éditions La Tengo 264 pages 9,95 €

 

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