Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Après No et moi et Les heures souterraines, Delphine de Vigan offre une plongée bouleversante au cœur de la mémoire de sa famille : Rien ne s’oppose à la nuit (titre tiré de la chanson Osez Joséphine écrite par Alain Bashung et Jean Fauque).

« Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inclassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence. »
Delphine de Vigan

Extrait :

Je me suis arrêtée là. Une semaine est passée, et puis une autre, sans que je puise ajouter au texte une ligne ni même un mot, comme si celui-ci s’était figé dans un statut temporaire, devait à jamais rester une ébauche, une tentative avorté. Chaque jour je me suis assise devant mon ordinateur, j’ai ouvert le fichier intitulé Rien, j’ai relu, supprimé une ou deux phrases, déplacé quelques virgules, et puis plus rien, justement, rien, du tout. Cela ne fonctionnait pas, ce n’était pas ça, cela n’avait rien à voir avec ce que je voulais, imaginais, j’avais perdu l’élan.
Pourtant l’obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j’écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j’avais déjà vécu cela, cet état d’occupation. Mais pour la première fois, au moment de noter ou de taper sur le clavier, il n’y avait rien d’autre qu’une immense fatigue ou un incommensurable découragement.
J’ai réorganisé mon espace de travail, acheté une nouvelle chaise, fait brûler des bougies, des encens, je suis sortie, j’ai marché dans les rues, j’ai relu les notes que j’avais prises au cours des derniers mois. Les photos de Lucie enfant étaient restées là, étalées sur la table, pages de magazines abîmées, planches contacts de séries publicitaires, ainsi que le fameux buvard distribué dans les écoles.
Pour avoir le sentiment d’avancer, j’ai décidé de retranscrire les entretiens que j’avais menés, les retranscrire mot pour mot comme on le fait dans le métier que j’ai longtemps exercé, en vue d’une analyse de contenu, selon une grille de lecture généralement définie par avance, à laquelle s’ajoutent les thèmes spontanément abordés par les interviewés. J’ai commencé et j’y ai passé des journées entières, casque sur les oreilles, les yeux brûlants face à l’écran, avec cette volonté insensée de ne rien perdre, de tout consigner.
J’ai écouté l’altération des voix, le bruit des briquets, l’expiration des cigarettes, les kleenex qu’on cherche en vain et ceux dans lesquels on se mouche à grand bruit, les silences, les mots qui échappent et ceux qui s’imposent sans qu’on l’ait voulu. Lisbeth, Barthélémy, Justine, Violette, les frères et sœurs de ma mère, Manon, ma propre sœur, et tous ceux que j avais vus au cours de ces dernières semaines, m’avaient accordé leur confiance. Ils m’avaient offert leurs souvenirs, leur récit, l’idée qu’ils se font aujourd’hui de leur histoire, ils s’étaient livrés, aussi loin que possible, aux frontières de ce qui leur était supportable. Maintenant ils attendaient, se demandaient sans doute ce que j’allais faire de tout ça, quelle forme cela allait prendre, quel serait le coup porté.
Et cela, soudain, me paraissait insurmontable.

Avis :

« Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tachées d’encre, au pli des phalanges.
Ma mère était morte depuis plusieurs jours. »

Ainsi commence Rien ne s’oppose à la nuit.
Moi qui suis la carrière littéraire de Delphine de Vigan depuis plusieurs années, je suis venue à ce livre à reculons. Rien ne s’oppose à la nuit ? Une autobiographie déguisée en roman ? Un roman à la Beigbeder-je-me-regarde-le-nombril-comme-il-est-beau ?
Delphine de Vigan ne pouvait pas se commettre ainsi ! Pas elle !
C’est lorsque j’ai lu l’*épigraphe qu’elle avait choisie que j’ai compris où elle allait m’emmener. Dès lors, j’étais intriguée tout en étant angoissée. Au fil des pages, je suis devenue voyeuse, terriblement troublée. Au point que certaines fois, je devais poser le livre tellement mes larmes brouillaient ma vue. Je découvrais sa famille, ses secrets, ses failles et ses blessures, ses difficultés à retracer toute la vie de sa mère, à tenter de comprendre le pourquoi du comment. Sa famille et son vécu qui par certains côtés sont si semblables aux miens.

Rien ne s’oppose à la nuit est profondément émouvant. Quelle force d’écriture ! Quelle audace ! Quel courage ! Merci. Merci d’avoir osé, Delphine.

*épigraphe : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences.
Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir.
Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre.
Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »
Pierre Soulages

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan, éditions JC Lattès 19 €

 

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