Les fantômes du Delta d’Aurélien Molas : LE thriller audacieux de 2012 !

Son premier roman, La onzième plaie, a paru en 2010 chez Albin Michel.
Aurélien Molas, 26 ans, est né à Tarbes. Scénariste, il a notamment travaillé avec André Téchiné.

Extrait de Les fantômes du Delta

Debout sous l’auvent en tôle ondulée, vêtue d’une tunique bleu-vert, la femme serrait un paquet contre son sein. Elle était agitée et triturait nerveusement les pans du chèche qui lui couvrait les épaules et les cheveux. Le tissu collait à sa peau, révélant un corps osseux, amaigri par la faim, les drogues ou la maladie.
Le prêtre éprouva une sensation familière, une onde de chaleur soudaine qui s’estompa lorsqu’il aperçut le visage de la visiteuse. Elle devait avoir entre trente-cinq et quarante ans, mais ses traits étaient marqués, aussi creusés que ceux d’une vieille femme. Il supposa que le VIH, ou une autre saloperie du même genre, avait commencé à affaiblir ses défenses immunitaires et modifiait déjà son apparence.
– Bonsoir, je suis le père David…
Elle leva lentement les yeux vers lui, et croisant son regard, il eut un mouvement de recul. Ce geste avait été instinctif, aussi brusque que l’onde de chaleur dans son ventre, comme si son organisme réagissait à la présence de cette femme indépendamment de son esprit. Il se reprit et s’éclaircit la gorge.
– Je peux vous aider ?
Au-dessus de la jungle, la blancheur inouïe d’un éclair précéda d’une seconde le roulement assourdissant du tonnerre. Le paquet que la femme tenait contre sa poitrine se tortilla, et émit une sorte de râle que le prêtre n’eut aucun mal à identifier. Il se crispa, devinant les raisons qui avaient poussé cette mère à braver les intempéries.
L’orphelinat des Petits Frères du Peuple accueillait deux cents enfants, dont près de cinquante nourrissons. Depuis qu’il avait été nommé directeur, le père David faisait face à l’afflux régulier de nouveaux pensionnaires.
Les famines au nord du pays et les affrontements entre musulmans et chrétiens poussaient les agriculteurs à abandonner leurs terres et à tenter leu chance au Lagos ou à Port Harcourt. Ils quittaient une misère pour une autre. Et comme toujours, les gamins trinquaient. Paludisme, épidémie de choléra, dysenterie, intoxication, malnutrition, le taux de mortalité infantile dans la région était d’une enfant sur trois.
La femme n’avait pas encore dit un mot, et le prêtre se demanda si elle parlait anglais. Il pencha la tête, prenant cet air concerné qui, habituellement, suscitait la confiance immédiate de l’interlocuteur.
Pour l’avoir répété des centaines de fois, il savait ce qu’il fallait dire aux parents pour les rassurer, leur faire toucher du doigt ce qu’ils ne pouvaient plus apporter à leurs enfants. Parce qu’il avait renoncé depuis longtemps à les convaincre de garder leur bébé. Les junkies et les malades en phase terminale étaient émotionnellement si fragiles, qu’il suffisait d’évoquer le besoin d’amour de l’enfant pour qu’ils changent d’avis. Ils promettaient alors de prendre soin de lui, juraient de le choyer et même de changer de vie. Mais ces promesses ne duraient que le temps qui les séparait d’une nouvelle pipe à crack, ou d’un nouvel accès de douleur. Et les eaux profondes du Niger recelaient de trop nombreux cadavres de nouveau-nés.
– Notre établissement, dit-il en prenant soin de détacher chaque syllabe, offre une réelle chance à votre enfant. il aura accès à des soins médicaux et nous lui donnerons trois repas par jour. Nous mettons l’accent sur l’éducation, nous lui apprendrons à lire et à écrire. Il faut aussi que vous sachiez que nous organisons régulièrement des formations pour différents métiers…
Il s’interrompit, de plus en plus mal à l’aise, sans pouvoir se l’expliquer. La femme le regardait, plus exactement, elle le dévisageait, avec une attention aiguë, mais ne semblait pas l’écouter.
– S’il n’y a pas de demande d’adoption, reprit-il nous gardons nos pensionnaires jusqu’à leur quatorzième anniversaire et nous faisons tout notre possible pour les aider à s’insérer dans le monde du travail…
– Tu ne me reconnais pas, dis ? le coupa-t-elle.
– Pardon ?
– Tu te souviens vraiment pas de moi, hein ?
Interloqué, le père David se tut. La voix de cette femme, son timbre modulé lui rappelaient effectivement quelque chose, une sensation lointaine, perdue dans le brouillard, comme si une force au fond de lui, sa conscience peut-être, le gardait soigneusement à distance.
– Non, je suis désolé… (Il hésita avant de demander:) On se serait déjà rencontrés ?
– T’as couché avec moi.
Le prêtre ne fut pas certain d’avoir entendu. La phrase flotta un moment entre eux, détachée de toute réalité. Le bruissement du vent, le clapotis de la pluie sur la terre battue, le choc régulier d’un volet contre le mur, tout avait disparu, effacé par cette unique phrase.
– Tu disais même que tu m’aimais, ajouta-t-elle sans le quitter des yeux.
Le père David vacilla. Il se rattrapa au montant de la porte, insensible aux échardes qui se glissaient sous sa peau. Il voulut nier, mais sut avant même de les formuler que ses protestations étaient vaines. L’ultime rempart de sa mémoire venait de céder, et la vision de son corps nu s’agitant entre les cuisses de cette femme lui donna la nausée. Sous la tunique trempée, il reconnaissait les courbes qu’il avait désirées, cette poitrine qu’il avait mordue. Le goût aigre-doux de leurs sueurs, de son sexe, lui emplissait à nouveau la bouche, comme si cette aventure d’une nuit datait de la veille.

Résumé

Le Delta du Niger, l’enfer sur terre : marées noires dévastatrices, paysans réduits à la famine, guérilleros traqués par des militaires sanguinaires. Pour les multinationales qui en exploitent l’or noir, une manne. Mais aujourd’hui, elles ont peut-être trouvé mieux que le pétrole…
Face à leur cynisme, que pèsent les idéaux de deux médecins humanitaires bien décidés à ne pas les laisser faire ?

Avis

Mêlant avec audace une fresque humano-politico-géographique à la violence et à la fureur, Les fantômes du Delta confirme le talent d’écrivain d’Aurélien Molas.
Par-delà l’intrigue imaginée par l’auteur, on admirera le temps qu’il a dû consacrer aux recherches documentaires liées aux organisations humanitaires d’aujourd’hui, à la recherche médicale et à la situation géopolitique du Niger.
Il faut posséder une sacrée maturité dans l’écriture pour arriver à maintenir un suspense du début à la fin d’un roman sans pour autant en négliger le rythme.
C’est à cela que l’on reconnaît les maîtres du thriller aux amateurs. Longue route à vous, Aurélien Molas !

Les fantômes du Delta, Aurélien Molas, éditions Albin Michel 22 €

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