La fille de l’archer de Serge Brussolo : LE THRILLER HISTORIQUE A DEVORER !

Né en 1951, Serge Brussolo est un conteur hors pair. Il a beaucoup écrit et a reçu de nombreux prix dont le prix Paul-Féval décerné en 2004 pour l’ensemble de son œuvre par la Société des Gens de Lettres.

Extrait

La foire est un trou punais, un lieu où l’on peut à son aise, et selon la terminologie des édiles : lascher ses eaues et aysemens
La foire bourgeonne au pied des remparts, agglutinant ses tentes aux vives couleurs. Le vacarme est effrayant, les odeurs se font lourdes. La dernière averse a changé le sol en un champ boueux où les badauds piétinent allégrement, crottant chausses, brodequins et pigaches. Les dames, elles, essayent de sauvegarder leurs robes en empruntant les chemins de planches disposés au long des baraques. Les goinfres, gavés de gaufres et de cidre, connaissent les affres de la colique et se soulagent à l’abri de paravents de joncs tressés, ou derrière une tente. Leurs excréments vivifient le fumet ambiant, qu’importe ! tout à l’heure, on lâchera les cochons éboueurs qui s’engraisseront de ces déchets.
Il y a le cracheur de feu, l’équilibriste, le jongleur, l’homme qui s’enfonce des épingles dans les joues sans cesser de sourire, l’enfant araignée aux membres tordus qu’on peut replier dans un panier d’osier où il tient à peine plus de place qu’un chaton.
C’est un monde étrange, répugnant, et qui pourtant fascine les visiteurs. On s’ennuie tellement au fond des campagnes !
Il y a l’homme qui peut rire de l’aube à la nuit sans discontinuer, et dont l’hilarité devient contagieuse. Il y a la jeune fille qui avale les objets qu’on lui tend sans paraître en souffrir, le garçon dont on enflamme les pets, le « cagueur » qui peut chier sur commande un colombin de la longueur souhaitée par les spectateurs, il y a…
Il y a tellement d’aberrations que la tête vous tourne, le vertige vous gagne, la nausée vous met l’estomac au bord des lèvres.
Wallah n’a jamais aimé la foire. Elle s’y sent étrangère. D’ailleurs, n’est-ce pas ce que signifie son nom en langue celte ? Wallah… l’étrangère. Celle qui ne sera nulle part à sa place.

Bézélios, « le dompteur de bêtes torses », parade devant le chapiteau à bandes rouges de la troupe. Bézélios est leur maître à tous, leur seigneur, celui qui peut décider de les chasser du jour au lendemain et les abandonner au bord de la route, condamnant les hommes à la mendicité, les femmes à la prostitution.
Bézélios a revêtu pour l’occasion sa belle robe de cérémonie rayée de vert. Les habits à rayures sont réservés aux fous, aux parias, or la foire est par excellence le jour des fous qui rassemble les parias de tous poils.
Bézélios aime se donner l’air « égyptien », l’œil souligné de khôl, la barbiche tressée. Sa maigreur est celle des momies bitumineuses qu’on exhume parfois des déserts lointains. Il en joue. Il s’affirme hypnotiseur. Bézélios est un menteur professionnel.
Ce ne serait pas grave si ses mensonges, ses escroqueries, ne risquaient, un jour, de condamner la troupe au bûcher.
Wallah recule pour ne pas être aperçue du maître, qui ne l’aime pas. Il la considère comme une bonne à rien, une souillon à peine capable de balayer le crottin des animaux. Il y a deux mois, il forcé Wallah à marcher sur une corde tendue à quatre coudées du sol, espérant faire d’elle une funambule ; elle est tombée, se luxant le bras gauche. Une rebouteuse a remis l’os en place au prix d’une couleur aiguë. Depuis, Bézélios n’a que mépris pour la jeune fille. C’est dangereux. Si elle ne parvient pas à trouver sa place dans la troupe, le maître pourrait envisager de la prostituer. Il suffit d’une tente et d’un lit de sangles.

Résumé :

Au début de la guerre de Cent Ans, à une époque où la mode est aux jardins zoologiques insolites, une troupe de baladins fait profession de montreurs de monstres, exploitant la crédulité des spectateurs en exposant de faux monstres fabriqués en secret. Ainsi, un simple orang-outan est présenté comme un émissaire des peuples de la lune. Hélas, l’Eglise évente la supercherie. L’homme tombé de la lune qui assurait la fortune de la troupe est arrêté et brûlé sur le bûcher, laissant ses compagnons ruinés.
Bézélios, le maître de la troupe, entend parler d’un chevalier qui collectionne les bêtes rarissimes. Il décide d’entraîner tout son monde à la chasse du « dévoreur » qu’il vendra au chevalier.
Wallah, qui a hérité du don de son père jadis archer, sera la chasseresse du monstre. Mais rien n’est jamais aussi simple.

Avis :

Découvrir un nouveau Brussolo, c’est toujours excitant mais le lire alors qu’il n’a pas encore paru, ça l’est encore plus.

Dès les premières lignes, le lecteur sera immergé à l’époque de Charles VI.

Epoque troublée s’il en est : le roi est réputé pour être fou (cf. : épisodes de la forêt du Mans ou le bal des Ardents) ; la guerre de Cent Ans fait rage : le traumatisme de la bataille d’Azincourt (6000 chevaliers tués) est encore présent dans tous les esprits, les archers anglais et leurs longbow capables de percer des armures à plus de 100 mètres de distance y ont fait des ravages (un tel arc avait une cadence de tir bien supérieure à celle d’une arbalète et, contrairement à cette arme, sa corde pouvait être mise à l’abri de la pluie par l’archer qui débandait son arc) ; les seigneurs ont droit de vie et de mort sur les gens qui vivent sur leur terre, l’Eglise se chargeant quant à elle d’alimenter les bûchers en sorciers ou sorcières ; les étrangers aux cheveux blonds parlant le vieux norrois (langue scandinave médiévale) sont considérés comme des païens et craints pour leurs savoirs en médecine et magie.

L’écriture est riche et rythmée – Le Moyen Âge, ses mœurs cruelles, ses odeurs et ses croyances sont superbement contés -, le suspense maintenu du début à la fin.
Une nouvelle fois, la magie Brussolo opère.
Quel talent ! Mais quel talent ! Et bien sûr, j’attends avec impatience la suite des aventures de Wallah !

Mon seul regret qui ne concerne en rien le travail d’écriture de Serge Brussolo : la photo de couverture qui n’a rien à voir avec la description faite de Wallah. Quel rapport avec cette image mièvre et une héroïne farouche à l’allure de garçonne, aux cheveux blonds presque blancs, coupés courts ???

A noter : La fille de l’archer est le premier tome de la série.

La fille de l’archer, Serge Brussolo, éditions Fleuve Noir 304 pages 18,50 €
Parution 14 juin 2012

 

 

2 Comments
  • serge brussolo

    juin 9, 2012 at 11:12 Répondre

    Chère Cali, merci pour la super critique!
    Le titre et la couv m’ont été imposés par l’éditeur. En fait, le roman devait s’intituler “Chasseurs d’ombres”, et j’avais proposé de très belles illustrations de NC Wyeth, hélas les commerciaux n’en voulaient pas!
    merci encore!
    bien cordialement
    sb

  • Cyril

    octobre 4, 2012 at 11:06 Répondre

    A quand la suite, le Tome 2!

    je l’attends déjà avec impatience…

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