LE ZOO DE MENGELE de GERT NYGÅRDSHAUG : UN THRILLER cruel malheureusement TOUJOURS D’ACTUALITÉ !

Vendu à plus de 150 000 exemplaires dans un pays de 5 millions d’habitants, Le zoo de Mengele a été désigné « roman norvégien le plus populaire de tous les temps » au salon de Lillehammer, devant les grands classiques de la littérature locale.

Né en 1946, Gert Nygårdhaug est un écrivain norvégien très engagé politiquement. Il a à cœur de défendre la forêt amazonienne et ses habitants. Le zoo de Mengele est son roman le plus célèbre. Il est traduit pour la première fois à l’étranger.

Résumé

La vie du jeune Milo Aquiles Portoguesa, chasseur de papillon, change le jour où tous les habitants de son village sont tués par les hommes de main d’une grande compagnie pétrolière américaine.
Milo décide d’agir contre l’homme blanc.

Extraits choisis

La colline aux magnolias au sud-est du village s’illuminait d’un vert tendre dans la lumière rasante du couchant ; la douce brise humide, presque imperceptible, apportait le parfum légèrement amer du canforeira, le camphrier. Au milieu de toute cette verdure trônaient les jacarandas en pleine floraison, tels des phares bleu porcelaine qui attiraient tous les oiseaux – depuis les vautours, les zopilotes, aux colibris, en passant par les toucans au bec si particulier.
Une nuée de Statiras, ces papillons citron, décollèrent de leur abri après la brève mais intense ondée de l’après-midi pour voleter en direction du village, attirés par les fortes senteurs du marché de fleurs et de légumes. La température torride faisait remonter de la jungle une sorte de brume.
« Va-t-en, petite canaille, sinon je vais invoquer tous les esprits des Obojos et des Kahimis de la jungle pour qu’ils se glissent sous ta couverture la nuit et t’injectent leur poison en te mordant. »
Le vendeur de coco tout frêle frappait de son chapeau loqueteux un jeune garçon pieds nus à moitié dévêtu qui s’échappait, rapide comme l’éclair, avec un rire taquin perlant.
Mino Aquiles Porteguesa avait six ans, et il avait perdu presque toutes ses dents de lait. […]

« Pourquoi ne coupons-nous pas les arbres qui cachent le soleil ? Pourquoi n’exterminons-nous pas les mouches bleues avec de l’essence et du feu ? Nous autres, habitants de ce village, n’avons-nous pas la tête sur les épaules ? Ne valons-nous pas mieux que le chou qui reste à pourrir dans son cageot ? Regardez señor Tico, qui a monté une machete tranchante à l’une des extrémités de sa béquille et qui ne se gêne pas pour la brandir à la gorge de Cabura, chaque fois que cette ordure ose se montrer sur la place du marché ! Señor Tico, l’estropié, est-il le seul homme ici à avoir un peu de courage ? Vous avez entendu ce qu’a dit padre Macondo : les grands propriétaires terriens, là-haut, sur la fertile sabana, achètent des machines plus hautes que notre église et qui abattent davantage de travail que mille caboclos réunis. Ils nous ont pris nos terres, et maintenant prennent notre travail. Nous voilà réduits à des choux pourris puants, à de la vermine terrorisée qui court se cacher quand ils nous écrasent ! »
Debout sur deux cageots de légumes, le vendeur de coco de l’étal jouxtant la charrette d’Eusebio haranguait la foule avec de grands mouvements de bras. Le flot de paroles qu’il jeta au travers de la place du marché avant le rangement et la sieste recueillait tous les suffrages. Le vieil Eusebio agita son chapeau en riant au soleil de sa bouche édentée. Il sortit une bouteille d’aguardiente blanche, but un bon coup et la tendit à l’orateur.
« Encore, Gonzo, encore ! Vive Tico à la béquille à la machette !
–      Immonde vermine ! » La forte eau-de-vie de canne fit tousser señor Gonzo, qui poursuivit néanmoins : « Le gouvernement nous avait promis du travail, de la nourriture et des écoles ! Et qu’avons-nous reçu ? Rien. Nos maisons s’enfoncent de plus en plus dans le sol boueux, la chaux et le plâtre s’écaillent, et le bois de nos charpentes pourrit ! Nos lopins de terre sont épuisés, l’écorce des nouveaux arbres que nous avons plantés est verdâtre de moisissure, et ils ne donnent pas de fruits. Dès que nous trouvons un nouvel endroit fertile, des hommes importants débarquent aussitôt avec leurs beaux documents scellés, et los armeros vous pointent le canon de leur fusil entre les yeux pour vous ramener enchaînés dans les trous à rats de la capitale du district ! Où est passé señor Gypez ? Et señor Vasques, et son fils ?
« On les a forcés à boire l’urine de ce porc de Cabura, puis on les a poussés dans un camion qui les a emportés ! C’est toujours la même chose, et nous, nous inclinons la tête dans cette boue qui gagne de plus en plus de terrain après chaque mousson. »
Milo grimpa sur le mur du cimetière, sous les canneliers, afin d’avoir une meilleure vue sur l’effervescence qui avait gagné la place du marché. Avant de le suivre, Lucás avait posé sa tortue à un endroit sûr entre deux pierres dans le mur.
« C’est señor Gonzo qui se fâche encore, murmura Mino. Il est debout sur un cageot et mouline avec les bras.
–    Señor Gonzo n’est pas fâché, moi je le sais très bien, le corrigea Lucás en prenant un air grave. Il m’a donné une belle noix entière pas plus tard qu’hier.
–    Ce n’est pas contre nous qu’il est en colère, mais contre cette ordure de Cabura.
–    Tout le monde est en colère contre cette ordure.
–    Viens ! fit Mino tout en sautant du mur, rampons jusqu’au cageot où il se tient. Si nous l’applaudissons, il nous donnera peut-être une noix. »
[…]
Milo s’accrocha à la cuisse du vendeur le plus proche en voyant qui arrivait : le sergent Felipe Cabura en personne et deux de ses soldats. Los armeros.
Señor Gonzo s’était raidi, dans une position qui défiait les lois de la pesanteur, ses bras et l’une des jambes en train de descendre des cageots. L’instant durant lequel il resta ainsi parut à tout le monde durer une éternité.
Felipe Cabura flanqua un tel coup de pied dans le cageot inférieur que señor Gonzo tomba sur le dos dans la charrette à bras d’Eusebio, où il se retrouva parmi les noix de coco vertes et lisses, le blanc des yeux tournés vers le ciel d’un bleu tendre. Felipe Cabura alla jusqu’à la charrette, empoigna la lourde carabine par le canon et asséna de toute sa force un coup sur une noix, qui éclata en envoyant un jet d’eau de coco blanchâtre sur les spectateurs les plus proches.
« Une noix fraîche », fit-il en repositionnant la carabine pour asséner un nouveau coup.
Il fracassa une noix juste à gauche de la tête de señor Gonzo.
« Et encore une autre. »
Le troisième coup, d’une force épouvantable, atteignit señor Gonzo à peu près au milieu du nez ; une pluie de gouttelettes rouges retomba presque aussitôt sur le vendeur de fruits et légumes.
« Tiens, une noix pourrie. » Et le sergent Felipe Cabura tourna les talons, puis repartit du même pas martial avec lequel il était venu en entraînant dans son sillage ses deux soldats. Les jambes maigres de señor Gonzo, qui sortaient de la charrette, s’agitaient dans les dernières convulsions de la mort.
Mino lâcha la cuisse du vendeur et déguerpit au plus vite. Il trébucha, tomba, se releva et reprit sa course, ne s’arrêtant qu’après s’être retrouvé devant la table de travail de son père à l’ombre du bananier. Sa mère était en train de suspendre du linge sur une corde.
« Ce sa-salaud de Ca-Cabura a éclaté la tê-tête de señor Gonzo comme une noix de coco » bégaya-t-il hors d’haleine.
[…]

Avis

Richement documenté sur la faune et la flore amazonienne, Le zoo de Mengele de Gert Nygårdshaug est un thriller écologique qui ne devrait laisser personne indifférent puisque nous sommes tous concernés par nos ultra-consommations liées au progrès. Le zoo, c’est nous observés par un jeune adulte Indien.
Or, ce roman date de 1989 et rien ou presque n’a changé. Combien d’hectares de forêt pluviale détruits depuis ce plaidoyer ? Combien d’Indiens indigènes tués ?

Milo Aquiles Portuguesa est un jeune Indien qui, après avoir étudié à l’Université, livre une guerre sans merci à ceux qui détruisent la Nature. Son combat est international. Sera-t-il perdu d’avance ? Je vous invite à le découvrir mais attention ! Lire Le zoo de Mengele, c’est suivre Milo alias Morpho pas à pas dans ses aventures audacieuses, violentes et instructives, écouter ses questionnements plein de bon sens, voir l’homme Blanc au travers de ses yeux étonnés devant son comportement de prédateur sans vergogne et au final, c’est se retrouver bien démuni face à cette vérité crue que nous assénait Nygårdshaug dès 89 et malheureusement toujours d’actualité  : tous les jours, nous continuons en masse de détruire notre environnement sans nous soucier de ce que nous laisserons à nos enfants.

Le zoo de Mengele est un thriller efficace qui donne vraiment à réfléchir à nos actes quotidiens mais aussi un voyage extraordinaire aux côtés d’un personnage qui ne l’est pas moins.
Vivement la parution de la suite !

Le zoo de Mengele, Gert Nygårdshaug, éditions J’ai Lu 320 pages 19,90
Traduction du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan

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