Castel d’Orgeval

Ils étaient arrivés séparément à ce vernissage qui avait lieu chez un particulier. L’organisateur de l’exposition était propriétaire du manoir où ils étaient invités. Ce petit château avait été créé par Hector Guimard en 1905 et était situé dans un parc immense et boisé.
Après être sortie du taxi qui l’avait déposée au plus près du castel d’Orgeval, Cé avait pris le temps d’en admirer l’architecture sculpturale en marchant pieds nus dans la pelouse fraîchement tondue, ses escarpins à la main.
Un mélange de bois, de brique et de meulière… Fantastique plan-libre et asymétrique… Un balcon… Non ! Des balcons. Tu étais fan de Roméo et Juliette ou de Barbe bleue, Hector ? Une tour périscopique, des petits toits phalliques ici et là… Dire que l’explosion immobilière des Trente Glorieuses aurait pu aussi le détruire ! Je n’aurais jamais pu voir une telle débauche créative…
La jeune femme était revenue sur ses pas.
En dehors des quelques personnes capables de citer le nom de celui qui a conçu les édicules du métro parisien, qui se souvient aujourd’hui de cet architecte, le représentant majeur de l’Art Nouveau ?

Elle avait cueilli une pivoine d’un rose nacré et enfoui son nez dans la corolle joufflue et froufroutante pour la respirer avec une mine de chatte gourmande.  Puis, Cé avait de nouveau chaussé ses stilettos, gravi les cinq marches du perron et remis son carton d’invitation au majordome qui patientait à l’entrée. Elle s’était ensuite dirigée vers la salle de réception sans attendre que l’homme ait terminé de vérifier si son nom figurait bien sur la liste.
Avant d’entrer dans la salle d’exposition, la quadra observa l’assemblée qui s’y trouvait et derrière elle, au travers des grandes fenêtres, une partie du jardin. Elle repéra facilement son amant. Comment ne pas le remarquer ? Son allure, sa posture, sa classe naturelle. Tout chez lui attiraient ses regards.
Il a taillé sa barbe… Sexy man…
Elle sourit à la scène qui se déroulait sous ses yeux. Al était entouré de plusieurs hommes et de plusieurs femmes qui rivalisaient les uns avec les autres pour tenter de monopoliser son attention. A en jouer des coudes. Ce qui devait à la fois l’amuser et l’agacer sans rien en laisser paraître.

Elle s’avança, la pivoine nonchalamment pendue tête en bas à hauteur de l’ourlet de sa robe, saisit une flûte de Champagne sur un plateau qui passait à ses côtés et se posta devant un des tableaux exposés.

—    J’aime beaucoup ta tenue, guapa.

—    Je te retourne le compliment, Fauve. Ces pince-fesses m’ennuient toujours à mourir… Mais, pour une fois, le vin est de qualité.

—    Les œuvres aussi.

—    Oui… Tu as fait tout le tour ?

—    De toi ? Pas encore.

Cé pouffa à sa repartie. Il était resté dans son dos, comme pour admirer la peinture. Elle ressentait sa présence de façon animale, s’attendant à goûter ses lèvres sur le haut de sa nuque. Quand il effleura son bras nu avant de repartir vers les autres, elle frissonna d’envie de lui. Et de frustration.

Les œuvres étaient intéressantes, leur hôte aussi, les autres invités beaucoup moins. Cé avait fui leur babillage superficiel au bout d’une heure. La jeune femme avait préféré fureter de pièce en pièce, sans but précis. Ainsi, elle s’était retrouvée dans une grande bibliothèque, étonnée d’y découvrir certains ouvrages comme la série complète des Angélique d’Anne Golon ou ceux de Maxime Chattam et Jean-Christophe Grangé.
Elle avait fini par se servir un whisky et s’était installée dans un des deux fauteuils club pour le savourer les yeux fermés. Les notes de L’été de Vivaldi joué en sourdine l’aidaient à planer. Al lui manquait.

—    Ecarte les cuisses pour moi.

Cé ouvrit les yeux, amusée par les mots prononcés d’une voix douce et grave. Elle décroisa les jambes et lui rejoua la scène de Basic Instinct.

—    Humm. Mais tu triches, tu n’as pas de cigarette.

—    Je peux allumer un de ses cigares… Il a de Cohiba.

Elle passa à l’acte. Tout était à sa portée, sur la table basse qui jouxtait son fauteuil.
Al n’avait pas bougé. Appuyé avec nonchalance au chambranle de la porte, il avait ce sourire qu’elle lui connaissait et l’observait en silence.
Nœud papillon aux motifs paisley, chemise blanche aux manches longues et repliées sur ses avant-bras qu’il tenait croisés, gilet, kilt en tartan breton aux couleurs assorties avec le reste de sa tenue, il était sexy en diable.
Pas de Ghilli brogues mais des bottes de moto. J’adore. Est-ce qu’il a planqué son couteau dans sa chaussette droite ? Il porte un boxer ou il est… ?

—    Toi-même !

Al éclata de rire.

—    J’adore ta façon de porter ta robe noire. Et tes cheveux relevés haut me donnent l’envie de mordre le creux de ton épaule.

—    Viens me le murmurer à l’oreille, veux-tu ? Pimentons cette soirée trop insipide…

—    En se chuchotant nos envies à tour de rôle. Une envie exprimée est exécutée. Ainsi de suite.

—    Cela risque de durer longtemps. J’aime !

—    Qui commence ?

—    C’est important ? Le premier de nous deux qui craque.

—    C’est un pouvoir.

—    Le pouvoir, c’est aussi de résister.

—    Je veux être raide bandé. Obsédé par l’envie de te pénétrer et ne rien en faire.

—    Oh. On s’excite jusqu’à s’en éclater la tête sans se toucher. Je suis déçue.

—    Juste un temps. Je vais te baiser. Je vais user de tous tes charmes. Je vais te pénétrer de toutes les façons.

—    Je ne serai pas en reste.

—    Oh je sais.

—    Approche… Envie de t’embrasser. Profond. De te lécher. Partout.

—    Absolument partout.

—    Partout. C’est interdit ?

—    Au contraire. Si tu ne le fais pas, je viendrai m’assoir sur ton visage. Tout en m’occupant de ton corps.

—    Putain de Toi ! Je mouille et je bande.

—    Je te retourne le compliment.

Illustration : Photographie by Michael Howard

Pas de commentaires

Poster un commentaire